Catégorie : Philosophie

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  • L’homme, ce loup civilisé

    L’homme, ce loup civilisé

    Homo homini lupus est… Cette célèbre locution latine est fréquemment attribuée au philisophe Thomas Hobbes, mais ses premières occurences lui sont pourtant antérieures. Sa première utilisation diffère quelque peu; elle nous vient de Plaute dans La Comédie des Ânes en 195 av. J.-C, II v495 : Lupus est homo homini, non homo, quom qualis sit non novit (« Quand on ne le connaît pas, l’homme est un loup pour l’homme1 »). La différence porte sur l’inconnu: face à l’étranger, à celui qu’il ne connaît pas, l’homme se fait loup. Plaute accuse ici la peur de l’inconnu plus qu’une cruauté originelle. C’est ensuite que la locution est reprise et remaniée par différents philosophes. 

    Hobbes se l’approprie dans De Cive et approfondit l’accusation(il n’en fera jamais mention dans son Leviathan): “Et certainement il est également vrai, et qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme2”. L’usage hobbesien s’éloigne de celui de Plaute puisqu’il en modifie l’intention initiale. Si Plaute incrimine la réaction de l’homme, Hobbes dénonce sa nature. Il y révèle la dualité de la nature humaine face à autrui : elle oscille entre la figure du dieu et celle du loup; il ne s’agit plus du même usage de l’adage car, là où Plaute décrit une réaction à la peur, Hobbes affirme une essence : l’homme, à la fois dieu et bête, porte en lui la miséricorde et la cruauté.

    L’essentiel reste la comparaison de l’homme avec le loup. Nous assimilons à l’image du loup deux conceptions: la bestialité et la cruauté, mais également la solitude et la meute. Comme le loup, l’homme est solitaire et cruel face à l’autre, mais pour survivre il peut faire concession et s’inscrire dans une collectivité. Ceci suppose que l’homme est foncièrement cruel envers son prochain s’il ne trouve pas une nécessité à faire communion. C’est une conception plutôt négative de l’homme qui ne parvient pas, à cause de sa nature animale, à se détacher d’un comportement bestial et individuel sauf s’il veut survivre; c’est là l’annonce d’un pacte social.

    Le Loup et le Chasseur, illustration pour les fables de Jean de La Fontaine par Gustave Doré (1621-95).

    Molière, dans Le Misanthrope, l’utilise dans ce sens et sans ambiguité:  « Puisqu’entre humains ainsi vous vivez en vrais loups3 ». La nature de l’homme est également postulée comme meurtrière par essence. Malheureusement pour lui, l’homme n’est pas un être solitaire, il est un animal social comme l’énonce Aristote dans Les Politiques. Il doit donc pactiser pour s’assurer une collectivité dans laquelle il ne se tue.

    La figure du loup symbolise la destruction, la cruauté et la sauvagerie, tant de notions qui vont à l’encontre absolue d’un maintien ou d’une construction sociale. S’il trouve une nécessité vitale à vivre en communauté, l’homme ne cesse de nier l’altruisme et l’unité que le concept de communion suppose. Le loup n’est pas foncièrement mauvais, ce n’est pas le propos que de dénigrer l’animal en soi, c’est surtout un moyen métaphorique pour désigner la difficulté que l’homme a de se défaire d’une nature pulsionnelle dont il semble être aliéné par essence, comme l’animal à son état instinctif. Or, c’est l’homme doué de la technè qui évolue et qui construit des civilisations, et quand l’évolution ne cesse de s’étendre, l’homme, lui, est condamné à demeurer en partie animal, ce qui l’asservit à sa bestialité. 

    Le travail de détachement à cette nature pulsionnelle de l’homme civilisé est l’un des plus laborieux dans le processus de civilisation. L’homme-loup c’est l’homme déshumanisé, l’homme qui n’arrive pas à se tenir civilisé, envahi par ses im-pulsions premières, celui qui ne revêt pas l’habit de l’homme-construit. 

    Guernica, Pablo Picasso, 1937.

    Hobbes parle d’un état de nature, d’une propension naturelle à l’agressivité que Freud, plus tard, conteste. Il ne s’agit pas d’un simple état naturel instinctif comme celui du loup, mais d’une nature pulsionnelle aux tendances destructrices;  l’homme est bien pire qu’un loup pour l’homme: les loups ne se mangent pas entre eux. N’y a-t-il rien de plus humain que l’agressivité, la destruction et l’anéantissement de l’autre?  


    La part de réalité effective cachée (…) c’est que l’homme n’est pas un être doux, en besoin d’amour, qui serait tout au plus en mesure de se défendre quand il est attaqué, mais qu’au contraire il compte aussi à juste titre parmi ses aptitudes pulsionnelles une très forte part de penchant à l’agression. En conséquence de quoi, le prochain n’est pas seulement pour lui un aide et un objet sexuel possibles, mais aussi une tentation, celle de satisfaire en lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier de ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus ; qui donc, d’après toutes les expériences de la vie et de l’histoire, a le courage de contester cette maxime ?4


    Vivre en communauté est le challenge qui s’offre à l’homme. La société lui est vitale et pourtant, il ne cesse de s’y entretuer. L’homme-loup n’est viable en société seulement quand il est face à une masse d’individus, formant un tout à part entière, une structure qui le domine, qui s’y affronte comme puissance ordonnante et dirigeante. Elle instaure les lois et le droit qui temporise pour un temps sa violence et son agressivité.

    Mais cette injonction à un prix, elle bride l’homme archaïque, elle l’interdit et la satisfaction des pulsions est limitée jusqu’au débordement, à l’éclatement et au déversement de la destruction en temps de guerre par exemple. Ce qu’évoque Freud dans Malaise dans la civilisation, et ceci à propos d’homo homini lupus est, c’est que la nature humaine ne cherche qu’à satisfaire un but, lequel est artificiellement guindée en société, de sorte que l’on peut se demander si l’évolution de la civilisation ne peut qu’empirer cette nature agressive et destructrice, à défaut de l’être déjà par nature; « en tâchant à savoir, dans leur rivalité, /Qui, de l’homme ou du loup, l’emporte en cruauté5 ». 


    1. WIKIPEDIA, Homo homini lupues est, https://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_homini_lupus_est. ↩︎
    2. HOBBES, T., De Cive, Épître dédicatoire. ↩︎
    3.  MOLIERE, Le Misanthrope, V, 1, v. 1523. ↩︎
    4. FREUD, S., Le malaise dans la culture in Oeuvres Complètes, tome XVIII, PUF, 2006. Page 297. ↩︎
    5. COURTELINE, La conversion d’Alceste, VI. ↩︎

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  • Plaisir ou jouissance… L’excès est le symptôme de notre époque

    Plaisir ou jouissance… L’excès est le symptôme de notre époque

    Le rapport que nous entreprenons avec notre plaisir et la place que nous lui accordons fait controverse: bien trop, pas assez? Le segment du plaisir est tiraillé entre l’ascétisme et la jouissance, entre suppression et excès.  De la philosophie pratique des stoïciens à la pensée pascalienne, en passant par les préconisations de Saint Thomas d’Aquin, la place que doit prendre le plaisir dans notre vie questionne. 

    L’homme désire un objet qui puisse lui procurer satisfaction ; cette satisfaction trouve son apogée dans le plaisir, voire dans la jouissance. Pour atteindre cette apothéose jouissive, il produit des objets de plaisir et se sert de l’autre pour parvenir à sa fin (ou sa faim?). Pourtant, il n’est jamais réellement comblé et toujours en redemande de ce sentiment de plaisir presque océanique 1. De sorte qu’il produit encore plus:  son désir et sa jouissance sont insatiables et surtout, il en souffre.

    Dans cette souffrance due à l’insatisfaction, nous sommes le névrosé, le psychotique, le pervers: piégés dans l’enfer aliénant de l’addiction à la jouissance, à l’excès du plaisir. Le problème semble être celui de la modération, de la tempérance. Pourtant, l’ascète, qui ne s’adonne ni à la jouissance hors-corps ni aux addictions du monde physique, demeure tout aussi malheureux : il reste prisonnier d’une autre illusion, tout aussi addictive, celle du grand Autre 2. L’ascète est esclave d’une autre puissance tout aussi muette et absente, qui ne répondra jamais à sa demande aux allures de vœu. Il est inévitablement déçu de par son fanatisme. Comment et où trouver le juste milieu d’un rapport sain au plaisir?

    Le Jardin des délices, Jérôme Bosch, triptyque (1490-1500), Musée du Prado, Madrid.

    La jouissance est l’excès des choses qui permettent la procuration immédiate du sentiment de plaisir, on en redemande inlassablement, elle devient nocive. La tempérer, c’est la prudence des épicuriens, le juste milieu d’Aristote. Si nos penseurs nous avertissent sur la nécessité d’une tempérance de la jouissance, nous en sommes-nous au fait des siècles plus tard? 

    Dans notre monde contemporain capitaliste et consumériste, l’homme jouit exponentiellement de ses biens, dans lesquels il inclut l’autre. S’il prend plaisir en quantité, il devrait être de plus en plus heureux, entouré de ses biens jouissifs. Pourtant, on remarque en clinique névrotique une recrudescence de patients anxieux, submergés par un malaise. Le problème jouissif persiste. 

    En réalité, l’état capitaliste de la société contemporaine entraîne un plus-de-jouir consumériste: produire plus, posséder plus, jouir plus, sans fin. Ce n’est qu’illusoire et décevant. Devons-nous arrêter de jouir une bonne fois pour toute pour remettre les pendules du plaisir à l’heure? 

    Le Pays de Cocagne, Pieter Brueghel l’Ancien, (1567), Alte Pinakothek, Munich

    Nous jouissons d’un objet, d’une chose, d’une présence, qui nous devient alors un symptôme de jouissance, elle nous devient elle-même désirante, supposant son manque quand elle se fait absente et non comblée. Le plaisir inscrit dans un système capitaliste fait de la jouissance un cercle vicieux. Mais d’où provient cette recherche profonde de plaisir à outrance?

    C’est le concept même de la pulsion freudienne. La pulsion découle d’un premier besoin physiologique créateur d’une dépendance à l’autre: premièrement à la mère, deuxièmement à l’objet de désir, substitut de la mère. La première satisfaction du besoin crée le premier sentiment de plaisir, une perception endogène que le nourrisson va ressentir. C’est pourquoi la pulsion ou le désir d’un objet s’étaye d’un premier besoin organique originel. Le besoin d’un plaisir est naturel et biologique, d’ordre pulsionnel, mais la jouissance excessive est une construction, une barrière contre autre chose, mais quoi?

    L’homme jouit d’un objet qu’il aura désiré. Le problème réside dans ce qu’il pense être l’objet de désir qui ne l’est pas véritablement, qui n’est qu’un substitut au véritable désir. Il ne peut jamais réellement prendre un plaisir satisfaisant avec l’objet-leurre, ce qui le conduit à l’excès pour tenter d’être rassasié. La demande n’est jamais celle que l’on pense être et c’est la même chose concernant le désir : le désir n’est pas celui que l’on perçoit à tort dans le substitut, il est autre. De par l’insatisfaction qu’il provoque en chaîne, l’objet ne peut qu’engendrer de la jouissance. 

    La jouissance est ce sentiment que le nourrisson ressent au contact de la mère qui répond à ses besoins. Ce plaisir extrême et premier est donné par la mère (le contact, l’amour, le sein), il sera sans cesse recherché par la suite. Est-ce cela le véritable désir? Le nourrisson est nécessairement séparé du corps de la mère et se sépare donc de la jouissance qu’elle procure. Ce qui le sépare –entre autres– de cette jouissance est la loi symbolique que le père impose à son enfant via l’interdit de l’inceste (tu ne peux désirer ta mère): il instaure une barrière entre l’enfant et sa jouissance. L’objet de désir originel n’est plus, il est perdu à jamais. Alors comment ne pas lui façonner de substitut qui mènerait à l’excès? 

    Le problème de l’homme contemporain c’est qu’il ne différencie pas le désir de la jouissance. Il ne reconnaît pas que le véritable désir suppose une perte, une limite! Il se heurte aux objets infinis. Il s’agit de jouir de l’objet (objet a) à tout prix, et cet objet, pris dans un système capitaliste aliénant, n’est plus qu’un simple objet, il devient aussi l’autre (services, mains d’œuvre, etc.). 

    Jouir de l’objet et de son semblable, c’est précisément ce que mentionne Sade dans Français, encore un effort si vous voulez être républicains: l’embarras de la montée du capitalisme et la généralisation de la jouissance illimitée (sans perte ni limite), de son caractère commutable (passer d’un objet à un autre). L’éternelle jouissance submerge le sujet contemporain et le consumérisme de masse pose une question profonde. Comment en est-on arrivé là?

    C’est l’échec-même du pari de Pascal énoncé dans ses Pensées


    Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, ou il n’est pas. » Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre; par raison, vous ne pouvez défaire nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien. — Non ; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier. — Oui, mais il faut parier ; cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. (…). Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter.3


    L’homme contemporain occidental ne croit plus en Dieu (en majorité), l’Autre qui le remplaçait, qui faisait poids dans le pari, est supprimé, barré, il n’y a donc plus de raison de ne pas succomber à la jouissance. Dans le capitalisme en croissance de Marx, c’est la renonciation au grand Autre (Ⱥ) qui suppose la renonciation à la jouissance éternelle et infinie du paradis divin (ultérieure), portant ainsi sa préférence sur l’objet du désir et sur la jouissance finie (instantanée) (Ⱥ suppose -∞). Une vie régie par un -∞ suppose l’immédiat, l’instantané, l’incessant. 

    Le mal-être atteint nécessairement un sujet qui ne veut pas renoncer à la possession de l’objet ou à la jouissance qu’il faut pourtant limiter, à laquelle il faut imposer une perte, au risque sinon d’être inévitablement submergé par l’urgence. 

    Le discours capitaliste s’écrit A, a,-∞: Dieu supprimé (Ⱥ), l’Autre (A) du capitalisme devient l’esclave dont chacun dispose et qui s’apparente maintenant à l’objet a; le besoin de main d’oeuvre en continu ou du consommateur est exponentiel au besoin d’un objet surproduit et surconsommé. L’homme contemporain du capitalisme ne veut pas perdre son objet a dont il jouit, ni son Autre qui lui apporte jouissance (la formule du discours capitaliste compris dans un système continu et infini ne permet aucune perte et s’écrit Ꞩ/S1,S2/a). Cette formule sans limite ne peut être que créatrice d’un malaise notoire. Nous devenons Sisyphe faisant rouler éternellement notre jouissance dans une éternité absurde.  

    Le Mythe de Sisyphe, Serge Mazet, 2016.

    Remettre en question notre rapport à la jouissance est primordial. Et si nous renonçions à notre désir matérialisé pour tenter la rencontre avec notre véritable désir?

    Reprenons le pari de Pascal sous l’angle d’un pari réussi dans lequel il propose ceci: parier sur un +∞, un au-delà jouissif (le paradis) qui vaudrait toujours mieux. C’est cela l’argument de Pascal pour convaincre les libertins de ne plus être esclaves d’une jouissance dépravée et sans limite de l’objet, source de souffrance perpétuelle. 

    Pourtant, la conception d’une vie suivant un modèle A, 0,+∞ n’est qu’une seconde forme d’aliénation à une jouissance infinie différente. Le -∞ du consommateur et le +∞ du croyant sont deux pôles perçus dans l’Autre et sont vécus pour l’Autre. Or, penser que l’Autre attend quelque chose et veut quelque chose est une perte de temps; l’Autre ne demande rien et il ne répond jamais. Toute la souffrance de l’homme contemporain tient en son aliénation à l’Autre, à la promesse d’un bonheur individuel. Si cette promesse est demandée à l’Autre et attendue par l’Autre, alors elle sera toujours déceptive. Barrer l’Autre, c’est là la première étape: il n’y a pas de promesse et il n’y en aura jamais dans ce qui est absent. 


    L’étoffe de toute jouissance confine à la souffrance4.


    Comment perdre cet espoir ? La jouissance originelle réside dans la mère, laquelle est catégoriquement prohibée par le père. Transgresser cet interdit incestueux est une trop grosse prise de risque et on préférera l’objet substitut que l’on confond de toute façon. Mais cette confusion peut être atténuée: admettre qu’il n’y a rien dans l’Autre, qu’il n’y aura aucune réponse, aucune satisfaction. 

    La psychanalyse aborde cette suppression du grand Autre Ⱥ par le biais de la suppression-même de la figure du psychanalyste comme grand Autre (entendu comme figure d’autorité supérieure); le psychanalyste ne détient aucune vérité. C’est une première étape pour replacer sainement son rapport à sa jouissance.

    Accepter reste un temps particulièrement difficile. Malgré l’acceptation d’un Ⱥ, l’objet a de désir demeure. Il faut envisager la perte de ce leurre jouissif. Perdre l’objet a, supprimer l’Autre Ⱥ… C’est se trouver face au vide total. 

    Saint Jérôme écrivant, Le Caravage, (1605-1606), Galerie Borghèse, Rome.

    C’est un nouveau pari pascalien qui s’offre à l’homme contemporain, celui de parier sans gain ni récompense, sans objet a ni d’Autre. Il est douloureux et laborieux d’envisager le renoncement à la jouissance si bien donnée, c’est pourtant un moment nécessaire pour dépasser le mal-être ou le malaise de la civilisation. À noter que Lacan nomme ceux qui se défont de l’objet sans crainte les « pépères », en référence au nom-du-père5; ce sont les sages, ceux qui, à l’égard des stoïciens, ne dépendent pas de l’objet et sont détachés de la jouissance qu’il procure, ils ne sont plus esclaves de l’objet chéri, de la rétention à tout prix d’un plus-de-jouir et de la souffrance par insatisfaction qu’elle engendre. 

    L’homme contemporain peut trouver la paix dans sa quête de jouissance dans une conception de la vie suivant Ⱥ, -a, 0: l’Autre est supprimé, l’objet perdu. Il n’y a plus d’attente, qu’acceptation et rencontre de soi à travers un inéluctable manque. Cette « bonne norme » réside précisément en l’acceptation d’une première jouissance révolue.

    Deux femmes courant sur la plage, Pablo Picasso, (1922), Musée national Picasso, Paris.
    1. Nous faisons référence à la notion de « sentiment océanique » décrite par l’écrivain Romain Rolland à Sigmund Freud dans une lettre du 5 décembre 1927 : « Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est […] le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique) » ↩︎
    2. Jacques Lacan nomme le grand Autre cet entité symbolique déterminante qui représente ce qui n’est pas soi, qui est extérieur au sujet, très souvent confondu avec autrui (petit autre ou objet a). Ce concept lacanien peut être assimilé à l’idée de Dieu, d’inconscient, de langage ou encore de législateur; il est une forme structurante et matricielle donnée à partir du langage et de la collectivité. ↩︎
    3. Blaise Pascal, Pensées, fragment 397, édition Le Guern. ↩︎
    4. Jacques Lacan, Le Séminaire XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Editions du Seuil. ↩︎
    5. Jacques Lacan nomme Nom-du-Père la loi symbolique et législatrice, étape nécessaire castratrice du développement d’un sujet. La figure d’autorité symbolique que prend généralement le père dans la réalité vient interdire et limiter les accès de jouissance de l’enfant. Le Nom-du-père introduit l’interdit de l’inceste mais également celle du meurtre et d’autres. Oedipe, qui est allé au-delà de cette loi symbolique, s’en est crevé les yeux… ↩︎

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  • L’intériorité, un trésor caché qui sommeille en nous

    L’intériorité, un trésor caché qui sommeille en nous

    Et si ce que nous appelions depuis longtemps « intériorité » en philosophie n’était autre que l’inconscient ? Timidement suggéré, finalement nommé puis assumé, l’inconscient fait partie intégrante de la psyché. Penser que la seule conscience permet de connaître l’intégralité de la psyché revient à prétendre connaître l’univers physique dans sa totalité. Or, notre connaissance reste limitée – aussi bien celle de la nature que celle de la psyché. Il serait donc aberrant, et même misonéiste, de rejeter l’existence de l’inconscient par peur de la nouveauté ou de l’inconnu. D’ailleurs, ce n’est pas une idée récente : on en trouve les premières occurrences chez Novalis, chez Leibniz ou encore chez Kant, qui le présentent déjà comme une réalité singulière du monde des images


    Le monde intérieur m’appartient en quelque sorte davantage que le monde extérieur […] Faut-il donc que ce qui est le plus vrai, le meilleur ait l’air si irréel — et que ce qui est irréel paraisse si vrai ? 1 


    Schopenhauer introduit le concept d’inconscient pour la première fois dans un système, il le définit comme une “volonté aveugle”, cette désignation est elle-même inspirée et héritée des notions de volonté et de désir du philosophe Jakob Boehme. 

    Il est intéressant de constater la récurrence d’une propension à penser le monde intérieur (l’inconscient) comme le monde véritable, celui qui nous appartient en propre. Pourquoi nous appartient-il plus que le monde extérieur? Car nous le ressentons et en faisons l’expérience à partir de la subjectivité-même et seule. Certes, nous faisons également l’expérience du monde extérieur, mais nous la partageons de manière immédiate et inévitable. L’expérience, débroussaillée des contingences et surplus externes, n’en paraît que plus vraie. 

    Justement, chez Schopenhauer, c’est l’idée d’inconscient comme volonté qui paraît non-négligeable: il ne s’agit que de nous et de nous-seuls, débarrassés du collectif. 

    Jung envisage l’inconscient comme Cet intérieur, celui que nous expérimentons constamment, il est alors un lieu d’expérience à part entière, plus qu’une notion. Mais comment explorer cet intérieur s’il est inconscient? C’est Freud qui affirme que la “voie royale” d’accès à l’inconscient est celle des rêves. S’intéresser à nos rêves c’est explorer notre inconscient, c’est également la manière la plus directe d’en faire l’expérience: il n’y a nul besoin de connaître ce qu’est l’inconscient ou d’en avoir fait l’étude pour en faire l’expérience concrète. Par le biais des rêves, nous faisons l’expérience de notre intérieur. Mais quels trésors y sommeillent? 

    Freud a tenté d’explorer cet “arrière-plan” de la conscience en partant du postulat que les rêves ne résultaient pas de hasards, mais entretenaient des liens intrinsèques et causals avec nos pensées et soucis conscients en partant des études neurologiques de P. Janet, lesquelles démontraient que les symptômes névrotiques étaient toujours liés à une expérience consciente. Avec l’aide de J. Breuer, Freud se rend compte qu’à l’instar des rêves, l’inconscient exprime ces symptômes via des symboles. Il observe des comportements révélateurs si l’on s’y penche plus en profondeur: avoir des spasmes au moment d’avaler de la nourriture car le patient ne peut pas « avaler la situation » dans laquelle il se trouve. Plusieurs exemples de comportements névrotiques manifestent l’expression de l’inconscient tout en symbolique : une paralysie des jambes, l’homme ne peut plus marcher, c’est précisément car il ne peut plus continuer à vivre « comme cela » ; une incapacité à manger? C’est parce qu’il ne peut pas « digérer » une situation. Souvent, les comportements névrotiques et les rêves sont deux formes parmi d’autres dans lesquelles l’inconscient se manifeste.

    Ces observations à répétition montrent qu’en dehors du rêve, l’homme peut faire l’expérience de son inconscient, même si la « cause » inconsciente n’est pas reconnue.

    L’inconscient s’exprime généralement à notre insu, et en cela il en dit plus sur nous-mêmes que nous-mêmes quand on tente de le dire. Il manifeste par symboles nos pensées et nos inquiétudes latentes: le lapsus révélateur, le rêve honteux, les symptômes psychosomatiques, les actes manqués, etc., tant de symboles que notre intériorité fait surgir et nous envoie pour nous inviter à nous connaître un peu plus en profondeur, et c’est bien cela notre « trésor caché »: la rencontre et la découverte de nous-mêmes dans ce que nous avons de plus véritable.   

    1. Novalis, Les disciples à Saïs et les fragments, attribution apocryphe. ↩︎

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  • Pourquoi usons-nous de symboles ?

    Pourquoi usons-nous de symboles ?

    Si nous utilisons des symboles, c’est parce que nous faisons référence à des choses dans notre langage qui dépassent notre capacité rationnelle à les définir. Nous parlons en utilisant le langage mais parfois, les signes qui constituent celui-ci ne suffisent plus, ils sont limités dans ce qu’ils veulent signifier. Les images symboliques renvoient à des termes ou à des concepts dont la signification échappe à l’entendement, c’est-à-dire à ce qui n’est pas défini distinctement et clairement comme l’explique René Descartes. Les images représentent des idées qui échappent à notre intelligibilité, justement car nous ne pouvons jamais les concevoir véritablement; le symbole renvoie au caché, à l’inconnu. 


    J’appelle claire celle qui est présente et manifeste à un esprit attentif ; de même que nous disons voir assez fort, et que nos yeux sont disposés à les regarder ; et distincte, celle qui est tellement précise et différente de toutes les autres, qu’elle ne comprend en soi que ce qui paraît manifestement à celui qui la considère comme il faut 1


    Dans Essai d’exploration de l’inconscient, Carl Gustav Jung prend l’exemple du symbole de la roue que l’on retrouve un peu partout dans le lexique religieux: la roue représente souvent un soleil divin. C’est l’idée du divin-même qui pose problème à la conscience rationnelle, elle ne parvient pas à envisager une définition claire de la divinité puisque, par essence, le divin est un au-delà de la capacité de rationalisation propre à la conscience humaine. Si on ne peut rationnellement concevoir le divin, alors on ne peut le signifier correctement, ceci précisément car nous ne pouvons nous en faire qu’une idée chimérique: un assemblage d’images connues et compréhensibles qui représentent une idée incompréhensible, inconnue, indémontrable. Le symbole est donc utilisé pour compenser un défaut de la conscience, sa rationalité, qui convoque à la fois le langage et l’image, lesquels sont tous deux incapables de signifier distinctement l’idée véritable derrière le symbole qui fait alors office de substitut. Alors, y a-t-il un moyen pour nous de transcender la raison?

    Nous symbolisons consciemment et de manière réfléchie, mais de nombreux symboles émergent spontanément de notre inconscient. C’est cette étrangeté, ce mystère de l’être inconscient qui nous fascine et qui peut nous mener au plus près de la signification de l’image symbolique.  


    Le symbole n’est ni rationnel ni irrationnel. D’une part accessible à la raison, il lui échappe d’autre part, puisqu’il est composé, à côté des données rationnelles, de celles, irrationnelles, qui viennent de la pure perception interne et externe 2


    Nous sommes tôt ou tard limités dans notre perception des choses, précisément de par la qualité relative de nos sens et ce, malgré l’évolution technique et scientifique; l’acuité des sens se heurte toujours à la limite de la connaissance consciente. Face à la dure réalité de la limite sensorielle, nous faisons preuve d’une certaine incapacité à comprendre le réel tel qu’il est, dans son entièreté et en lui-même. Nous sommes dans l’impossibilité d’une accessibilité à la nature des choses et de la matière. Pourtant, dans l’expérience que nous faisons de la réalité, nous y percevons bien un phénomène réel. Ce phénomène est transporté jusqu’à l’esprit, qui en fait une réalité psychique.

    L’expérience est donc composée en deux temps que sont celui de la perception immédiate du réel et celui de son intégration psychique, deux perceptions d’abord consciente puis inconsciente. De sorte que dans chaque expérience demeure des éléments inconnus, puisque c’est précisément le propre de la psyché qu’est la convocation du conscient et de l’inconscient en une-même entité. C’est d’ailleurs à partir de l’expérience de la perception que C.G. Jung révèle sa conception du psychisme, surpassant nécessairement la rationalité consciente de par l’existence en nous-même d’une part inconsciente. Qu’est-ce que cela implique?

    Certains évènements peuvent avoir lieu sans que nous n’y prêtions attention, et pourtant ils sont comme enregistrés en nous, à notre insu. Certes, nous pouvons en prendre conscience dans un moment d’intuition ou de réflexion, mais cette « pensée seconde » se révèle et se manifeste surtout dans les rêves, l’une des principales paroles de notre inconscient. C’est dans ces mêmes rêves que nous retrouvons nos symboles, car le rêve est la parole par laquelle la pensée s’exprime symboliquement. Pourquoi? Car l’inconscient utilise un autre langage que celui de la conscience, qui ne fonctionne pas par signes mais par symboles. Rappelons que la notion de psyché désigne et constitue l’ensemble de l’individualité, qui comprend ses aspects aussi conscients qu’inconscients. De sorte que notre individualité n’est plus réduite à nos simples perceptions et assimilations conscientes: l’individu psychologique, c’est « une unité autonome et indivisible, une totalité 3 ». C’est donc notre totalité comme mélange d’une conscience et d’un inconscient qui nous fait user de symboles, et quand la raison ne parvient pas à s’expliquer, c’est le langage de l’inconscient qui parle par l’image symbolique. 


    1. DESCARTES, Principes de la Philosophie, I, articles 43 et 45. ↩︎
    2. JUNG, Les types psychologiques, page 473.  ↩︎
    3. JUNG, La Guérison Psychologique, Genève, George, 1987, p.259. ↩︎

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