Et si ce que nous appelions depuis longtemps « intériorité » en philosophie n’était autre que l’inconscient ? Timidement suggéré, finalement nommé puis assumé, l’inconscient fait partie intégrante de la psyché. Penser que la seule conscience permet de connaître l’intégralité de la psyché revient à prétendre connaître l’univers physique dans sa totalité. Or, notre connaissance reste limitée – aussi bien celle de la nature que celle de la psyché. Il serait donc aberrant, et même misonéiste, de rejeter l’existence de l’inconscient par peur de la nouveauté ou de l’inconnu. D’ailleurs, ce n’est pas une idée récente : on en trouve les premières occurrences chez Novalis, chez Leibniz ou encore chez Kant, qui le présentent déjà comme une réalité singulière du monde des images
Le monde intérieur m’appartient en quelque sorte davantage que le monde extérieur […] Faut-il donc que ce qui est le plus vrai, le meilleur ait l’air si irréel — et que ce qui est irréel paraisse si vrai ? 1
Schopenhauer introduit le concept d’inconscient pour la première fois dans un système, il le définit comme une “volonté aveugle”, cette désignation est elle-même inspirée et héritée des notions de volonté et de désir du philosophe Jakob Boehme.
Il est intéressant de constater la récurrence d’une propension à penser le monde intérieur (l’inconscient) comme le monde véritable, celui qui nous appartient en propre. Pourquoi nous appartient-il plus que le monde extérieur? Car nous le ressentons et en faisons l’expérience à partir de la subjectivité-même et seule. Certes, nous faisons également l’expérience du monde extérieur, mais nous la partageons de manière immédiate et inévitable. L’expérience, débroussaillée des contingences et surplus externes, n’en paraît que plus vraie.
Justement, chez Schopenhauer, c’est l’idée d’inconscient comme volonté qui paraît non-négligeable: il ne s’agit que de nous et de nous-seuls, débarrassés du collectif.
Jung envisage l’inconscient comme Cet intérieur, celui que nous expérimentons constamment, il est alors un lieu d’expérience à part entière, plus qu’une notion. Mais comment explorer cet intérieur s’il est inconscient? C’est Freud qui affirme que la “voie royale” d’accès à l’inconscient est celle des rêves. S’intéresser à nos rêves c’est explorer notre inconscient, c’est également la manière la plus directe d’en faire l’expérience: il n’y a nul besoin de connaître ce qu’est l’inconscient ou d’en avoir fait l’étude pour en faire l’expérience concrète. Par le biais des rêves, nous faisons l’expérience de notre intérieur. Mais quels trésors y sommeillent?

Freud a tenté d’explorer cet “arrière-plan” de la conscience en partant du postulat que les rêves ne résultaient pas de hasards, mais entretenaient des liens intrinsèques et causals avec nos pensées et soucis conscients en partant des études neurologiques de P. Janet, lesquelles démontraient que les symptômes névrotiques étaient toujours liés à une expérience consciente. Avec l’aide de J. Breuer, Freud se rend compte qu’à l’instar des rêves, l’inconscient exprime ces symptômes via des symboles. Il observe des comportements révélateurs si l’on s’y penche plus en profondeur: avoir des spasmes au moment d’avaler de la nourriture car le patient ne peut pas « avaler la situation » dans laquelle il se trouve. Plusieurs exemples de comportements névrotiques manifestent l’expression de l’inconscient tout en symbolique : une paralysie des jambes, l’homme ne peut plus marcher, c’est précisément car il ne peut plus continuer à vivre « comme cela » ; une incapacité à manger? C’est parce qu’il ne peut pas « digérer » une situation. Souvent, les comportements névrotiques et les rêves sont deux formes parmi d’autres dans lesquelles l’inconscient se manifeste.
Ces observations à répétition montrent qu’en dehors du rêve, l’homme peut faire l’expérience de son inconscient, même si la « cause » inconsciente n’est pas reconnue.
L’inconscient s’exprime généralement à notre insu, et en cela il en dit plus sur nous-mêmes que nous-mêmes quand on tente de le dire. Il manifeste par symboles nos pensées et nos inquiétudes latentes: le lapsus révélateur, le rêve honteux, les symptômes psychosomatiques, les actes manqués, etc., tant de symboles que notre intériorité fait surgir et nous envoie pour nous inviter à nous connaître un peu plus en profondeur, et c’est bien cela notre « trésor caché »: la rencontre et la découverte de nous-mêmes dans ce que nous avons de plus véritable.
- Novalis, Les disciples à Saïs et les fragments, attribution apocryphe. ↩︎

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