L’homme, ce loup civilisé

Homo homini lupus est… Cette célèbre locution latine est fréquemment attribuée au philisophe Thomas Hobbes, mais ses premières occurences lui sont pourtant antérieures. Sa première utilisation diffère quelque peu; elle nous vient de Plaute dans La Comédie des Ânes en 195 av. J.-C, II v495 : Lupus est homo homini, non homo, quom qualis sit non novit (« Quand on ne le connaît pas, l’homme est un loup pour l’homme1 »). La différence porte sur l’inconnu: face à l’étranger, à celui qu’il ne connaît pas, l’homme se fait loup. Plaute accuse ici la peur de l’inconnu plus qu’une cruauté originelle. C’est ensuite que la locution est reprise et remaniée par différents philosophes. 

Hobbes se l’approprie dans De Cive et approfondit l’accusation(il n’en fera jamais mention dans son Leviathan): “Et certainement il est également vrai, et qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme2”. L’usage hobbesien s’éloigne de celui de Plaute puisqu’il en modifie l’intention initiale. Si Plaute incrimine la réaction de l’homme, Hobbes dénonce sa nature. Il y révèle la dualité de la nature humaine face à autrui : elle oscille entre la figure du dieu et celle du loup; il ne s’agit plus du même usage de l’adage car, là où Plaute décrit une réaction à la peur, Hobbes affirme une essence : l’homme, à la fois dieu et bête, porte en lui la miséricorde et la cruauté.

L’essentiel reste la comparaison de l’homme avec le loup. Nous assimilons à l’image du loup deux conceptions: la bestialité et la cruauté, mais également la solitude et la meute. Comme le loup, l’homme est solitaire et cruel face à l’autre, mais pour survivre il peut faire concession et s’inscrire dans une collectivité. Ceci suppose que l’homme est foncièrement cruel envers son prochain s’il ne trouve pas une nécessité à faire communion. C’est une conception plutôt négative de l’homme qui ne parvient pas, à cause de sa nature animale, à se détacher d’un comportement bestial et individuel sauf s’il veut survivre; c’est là l’annonce d’un pacte social.

Le Loup et le Chasseur, illustration pour les fables de Jean de La Fontaine par Gustave Doré (1621-95).

Molière, dans Le Misanthrope, l’utilise dans ce sens et sans ambiguité:  « Puisqu’entre humains ainsi vous vivez en vrais loups3 ». La nature de l’homme est également postulée comme meurtrière par essence. Malheureusement pour lui, l’homme n’est pas un être solitaire, il est un animal social comme l’énonce Aristote dans Les Politiques. Il doit donc pactiser pour s’assurer une collectivité dans laquelle il ne se tue.

La figure du loup symbolise la destruction, la cruauté et la sauvagerie, tant de notions qui vont à l’encontre absolue d’un maintien ou d’une construction sociale. S’il trouve une nécessité vitale à vivre en communauté, l’homme ne cesse de nier l’altruisme et l’unité que le concept de communion suppose. Le loup n’est pas foncièrement mauvais, ce n’est pas le propos que de dénigrer l’animal en soi, c’est surtout un moyen métaphorique pour désigner la difficulté que l’homme a de se défaire d’une nature pulsionnelle dont il semble être aliéné par essence, comme l’animal à son état instinctif. Or, c’est l’homme doué de la technè qui évolue et qui construit des civilisations, et quand l’évolution ne cesse de s’étendre, l’homme, lui, est condamné à demeurer en partie animal, ce qui l’asservit à sa bestialité. 

Le travail de détachement à cette nature pulsionnelle de l’homme civilisé est l’un des plus laborieux dans le processus de civilisation. L’homme-loup c’est l’homme déshumanisé, l’homme qui n’arrive pas à se tenir civilisé, envahi par ses im-pulsions premières, celui qui ne revêt pas l’habit de l’homme-construit. 

Guernica, Pablo Picasso, 1937.

Hobbes parle d’un état de nature, d’une propension naturelle à l’agressivité que Freud, plus tard, conteste. Il ne s’agit pas d’un simple état naturel instinctif comme celui du loup, mais d’une nature pulsionnelle aux tendances destructrices;  l’homme est bien pire qu’un loup pour l’homme: les loups ne se mangent pas entre eux. N’y a-t-il rien de plus humain que l’agressivité, la destruction et l’anéantissement de l’autre?  


La part de réalité effective cachée (…) c’est que l’homme n’est pas un être doux, en besoin d’amour, qui serait tout au plus en mesure de se défendre quand il est attaqué, mais qu’au contraire il compte aussi à juste titre parmi ses aptitudes pulsionnelles une très forte part de penchant à l’agression. En conséquence de quoi, le prochain n’est pas seulement pour lui un aide et un objet sexuel possibles, mais aussi une tentation, celle de satisfaire en lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier de ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus ; qui donc, d’après toutes les expériences de la vie et de l’histoire, a le courage de contester cette maxime ?4


Vivre en communauté est le challenge qui s’offre à l’homme. La société lui est vitale et pourtant, il ne cesse de s’y entretuer. L’homme-loup n’est viable en société seulement quand il est face à une masse d’individus, formant un tout à part entière, une structure qui le domine, qui s’y affronte comme puissance ordonnante et dirigeante. Elle instaure les lois et le droit qui temporise pour un temps sa violence et son agressivité.

Mais cette injonction à un prix, elle bride l’homme archaïque, elle l’interdit et la satisfaction des pulsions est limitée jusqu’au débordement, à l’éclatement et au déversement de la destruction en temps de guerre par exemple. Ce qu’évoque Freud dans Malaise dans la civilisation, et ceci à propos d’homo homini lupus est, c’est que la nature humaine ne cherche qu’à satisfaire un but, lequel est artificiellement guindée en société, de sorte que l’on peut se demander si l’évolution de la civilisation ne peut qu’empirer cette nature agressive et destructrice, à défaut de l’être déjà par nature; « en tâchant à savoir, dans leur rivalité, /Qui, de l’homme ou du loup, l’emporte en cruauté5 ». 


  1. WIKIPEDIA, Homo homini lupues est, https://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_homini_lupus_est. ↩︎
  2. HOBBES, T., De Cive, Épître dédicatoire. ↩︎
  3.  MOLIERE, Le Misanthrope, V, 1, v. 1523. ↩︎
  4. FREUD, S., Le malaise dans la culture in Oeuvres Complètes, tome XVIII, PUF, 2006. Page 297. ↩︎
  5. COURTELINE, La conversion d’Alceste, VI. ↩︎

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