Pourquoi usons-nous de symboles ?

Si nous utilisons des symboles, c’est parce que nous faisons référence à des choses dans notre langage qui dépassent notre capacité rationnelle à les définir. Nous parlons en utilisant le langage mais parfois, les signes qui constituent celui-ci ne suffisent plus, ils sont limités dans ce qu’ils veulent signifier. Les images symboliques renvoient à des termes ou à des concepts dont la signification échappe à l’entendement, c’est-à-dire à ce qui n’est pas défini distinctement et clairement comme l’explique René Descartes. Les images représentent des idées qui échappent à notre intelligibilité, justement car nous ne pouvons jamais les concevoir véritablement; le symbole renvoie au caché, à l’inconnu. 


J’appelle claire celle qui est présente et manifeste à un esprit attentif ; de même que nous disons voir assez fort, et que nos yeux sont disposés à les regarder ; et distincte, celle qui est tellement précise et différente de toutes les autres, qu’elle ne comprend en soi que ce qui paraît manifestement à celui qui la considère comme il faut 1


Dans Essai d’exploration de l’inconscient, Carl Gustav Jung prend l’exemple du symbole de la roue que l’on retrouve un peu partout dans le lexique religieux: la roue représente souvent un soleil divin. C’est l’idée du divin-même qui pose problème à la conscience rationnelle, elle ne parvient pas à envisager une définition claire de la divinité puisque, par essence, le divin est un au-delà de la capacité de rationalisation propre à la conscience humaine. Si on ne peut rationnellement concevoir le divin, alors on ne peut le signifier correctement, ceci précisément car nous ne pouvons nous en faire qu’une idée chimérique: un assemblage d’images connues et compréhensibles qui représentent une idée incompréhensible, inconnue, indémontrable. Le symbole est donc utilisé pour compenser un défaut de la conscience, sa rationalité, qui convoque à la fois le langage et l’image, lesquels sont tous deux incapables de signifier distinctement l’idée véritable derrière le symbole qui fait alors office de substitut. Alors, y a-t-il un moyen pour nous de transcender la raison?

Nous symbolisons consciemment et de manière réfléchie, mais de nombreux symboles émergent spontanément de notre inconscient. C’est cette étrangeté, ce mystère de l’être inconscient qui nous fascine et qui peut nous mener au plus près de la signification de l’image symbolique.  


Le symbole n’est ni rationnel ni irrationnel. D’une part accessible à la raison, il lui échappe d’autre part, puisqu’il est composé, à côté des données rationnelles, de celles, irrationnelles, qui viennent de la pure perception interne et externe 2


Nous sommes tôt ou tard limités dans notre perception des choses, précisément de par la qualité relative de nos sens et ce, malgré l’évolution technique et scientifique; l’acuité des sens se heurte toujours à la limite de la connaissance consciente. Face à la dure réalité de la limite sensorielle, nous faisons preuve d’une certaine incapacité à comprendre le réel tel qu’il est, dans son entièreté et en lui-même. Nous sommes dans l’impossibilité d’une accessibilité à la nature des choses et de la matière. Pourtant, dans l’expérience que nous faisons de la réalité, nous y percevons bien un phénomène réel. Ce phénomène est transporté jusqu’à l’esprit, qui en fait une réalité psychique.

L’expérience est donc composée en deux temps que sont celui de la perception immédiate du réel et celui de son intégration psychique, deux perceptions d’abord consciente puis inconsciente. De sorte que dans chaque expérience demeure des éléments inconnus, puisque c’est précisément le propre de la psyché qu’est la convocation du conscient et de l’inconscient en une-même entité. C’est d’ailleurs à partir de l’expérience de la perception que C.G. Jung révèle sa conception du psychisme, surpassant nécessairement la rationalité consciente de par l’existence en nous-même d’une part inconsciente. Qu’est-ce que cela implique?

Certains évènements peuvent avoir lieu sans que nous n’y prêtions attention, et pourtant ils sont comme enregistrés en nous, à notre insu. Certes, nous pouvons en prendre conscience dans un moment d’intuition ou de réflexion, mais cette « pensée seconde » se révèle et se manifeste surtout dans les rêves, l’une des principales paroles de notre inconscient. C’est dans ces mêmes rêves que nous retrouvons nos symboles, car le rêve est la parole par laquelle la pensée s’exprime symboliquement. Pourquoi? Car l’inconscient utilise un autre langage que celui de la conscience, qui ne fonctionne pas par signes mais par symboles. Rappelons que la notion de psyché désigne et constitue l’ensemble de l’individualité, qui comprend ses aspects aussi conscients qu’inconscients. De sorte que notre individualité n’est plus réduite à nos simples perceptions et assimilations conscientes: l’individu psychologique, c’est « une unité autonome et indivisible, une totalité 3 ». C’est donc notre totalité comme mélange d’une conscience et d’un inconscient qui nous fait user de symboles, et quand la raison ne parvient pas à s’expliquer, c’est le langage de l’inconscient qui parle par l’image symbolique. 


  1. DESCARTES, Principes de la Philosophie, I, articles 43 et 45. ↩︎
  2. JUNG, Les types psychologiques, page 473.  ↩︎
  3. JUNG, La Guérison Psychologique, Genève, George, 1987, p.259. ↩︎

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