A propos de l’annexe 2, Entretien de Jacques Lacan avec Gérard Lumeroy, (12/02/1976) p. 381-413.
Ce cas clinique, présenté par Jacques Lacan, met en évidence une structure psychotique à travers des troubles fondamentaux du rapport au langage et au réel. Très lacanien, ce cas démontre parfaitement que la psychose est une pathologie du signifiant avant d’être une pathologie du sens.
“Je n’arrive pas à me cerner” dit le patient à Lacan. Il parle de “disjonction”: du langage en général et entre les rêves et la réalité. Le monde de l’imagination et le monde réel semblent être mélangés entre eux. Le patient parle d’un écoulement progressif dans son imagination.
Lacan interroge alors: est-ce que le langage est imposé à lui? Le patient répond que oui, que c’est de l’ordre de “l’émergence” et qu’elles ne sont pas réfléchies, qu’elles n’ont donc pas de signification ni de sens. Il évoque la manipulation. Il n’arrive pas à savoir d’où proviennent ces idées, ces phrases irrationnelles et intrusives. Sa réaction face à ça, cette fois-ci réfléchie, est la pensée de sa propre folie, face à laquelle, par exemple, “X est gentil” est une pensée imposée, mais le patient, dans sa réflexion rationnelle, se positionne lui-même alors comme fou en conséquence de l’intrusion de l’autre pensée imposée.
Cette expérience témoigne d’un phénomène d’automatisme mental, caractéristique de la psychose, où le sujet ne se reconnaît plus comme l’auteur de ses propres pensées. Dans la perspective lacanienne, cela correspond à une intrusion du signifiant dans le réel, non médiatisée par le symbolique. Le patient manifeste également un clivage dans son rapport à la parole. Il distingue les phrases imposées, qu’il subit, de certaines formulations réflexives comme « moi je suis fou », qui traduisent une tentative de réunification subjective. Toutefois, cette tentative reste fragile, car le sujet demeure envahi par des énoncés qu’il ne peut intégrer.

Après questionnement de Lacan, les pensées sont des voix, le patient les entend et elles oscillent entre une phase admirative de l’autre: tout le monde est gentil, beau, etc., et une phase agressive: il va me tuer, c’est un assassinat, etc., une phase à tonalité paranoïaque. Ces deux phases émergentes sont la conséquence d’après le patient d’un délire paranoïde survenu en 1974, diagnostiqué par son médecin dont il ressentait une forte moquerie. Face aux questions de Lacan, le patient semble confus, il dit avoir peur de se tromper et pourtant, il dit être certain de la disjonction qui s’opère entre son monde imaginaire et le monde réel qui, pourtant également, semble s’être mélangé.
Il y a une forte désorganisation du rapport entre réalité et imaginaire. Le patient évoque une disjonction entre rêve et réalité, allant jusqu’à leur attribuer une forme d’équivalence: paradoxal. Cette indistinction traduit une défaillance de la fonction symbolique, qui, en temps normal, permet de structurer et hiérarchiser les registres du réel, de l’imaginaire et du symbolique.
Il revient alors sur l’importance qu’il porte lui-même au langage: “toute parole a force de loi”, la pression langagière semble lui imposer une nécessaire vérité –ou du moins–, une rationalité dans tout ce qu’il a et aura à dire: “toute parole est signifiante”. Lacan s’arrête sur cette phrase. Le patient n’est alors plus sûr que rêve et réalité soient aussi disjoints que ce qu’il en disait auparavant. Il dit trouver “le centre” de lui-même dans le monde du rêve, celui qui est construit par l’imagination, ceci car il est au centre de son monde imaginaire, sa parole véritable semble être le centre de ce monde, ce qui n’est pas le cas dans le monde réel. La différence se fait: le monde imaginaire est un théâtre où il exécute et met en scène tandis que dans le monde réel il n’occupe qu’une simple fonction ordonnée: “J’étais le centre solitaire d’un cercle solitaire” reprenant Novalis s’agissant de son monde des rêves. C’est-à-dire que la simple forme fonctionnelle qui prend sa parole dans le monde réel n’est pas véritable, la vraie parole, celle qui se fait rare, c’est celle qui s’exprime par son centre, exprimable seulement dans son imagination de laquelle il se fait Dieu.
Le rapport au langage est profondément altéré. Le patient joue avec les signifiants, morcelle son nom, et établit des associations sonores. Toutefois, contrairement à une activité créative maîtrisée (il se dit poète), ce travail sur le langage apparaît ici subi et envahissant. Cela illustre une autonomie du signifiant, qui se détache de la signification et échappe au contrôle du sujet. Certaines phrases imposées comme « vous avez tué l’oiseau bleu », témoignent de l’irruption d’un signifiant de violence non élaboré. Cette émergence brute, sans inscription dans une chaîne signifiante stabilisée, renvoie à un réel non symbolisé, où la question de la destructivité apparaît sans médiation fantasmatique.
Est-il la proie de ce rêve? questionne Lacan. La question l’angoisse et il est tout à coup fatigué. L’angoisse est relationnelle: Lacan lui fait peur de par sa notoriété. Il poursuit sur une déception sentimentale antérieure qui a été le premier déclencheur d’une dépression nerveuse. Il enchaîne sur sa mère: anxieuse, profondément contagieuse de cette anxiété comme un “virus”, hypersensible, provoquant, lors de disputes avec le père, une ambiance latente anxiogène qui, du fait dit-il, le caractérise. Il explique d’ailleurs ses attirances physiques par la rigidité de son père duquel il était très réfractaire, il voulait “outrepasser” les conseils de celui-ci. Le patient revient sur son complexe, sexuel, mais pas que, également relationnel, il se sent rejeté: peur de parler, peur du social, expliquant ainsi sa gêne de parler avec Lacan.
D’un point de vue structural, ce cas s’éclaire par le concept de forclusion du Nom-du-Père, central dans l’enseignement de Jacques Lacan. Le signifiant fondamental qui permet l’inscription du sujet dans l’ordre symbolique fait défaut. En conséquence, ce qui n’a pas été symbolisé revient dans le réel sous forme de phénomènes hallucinatoires ou d’énoncés énigmatiques imposés.
S’en suit une réflexion du patient qu’il avoue à Lacan avec gêne: la disjonction entre le corps et l’esprit: “Je disais, quel est le moment où le corps rentre dans l’esprit, où l’esprit rentre dans le corps ? Je ne sais pas.” La question du rapport entre le charnel et le spirituel semble profondément l’inquiéter car il n’y a pas de réponse réelle: tant de mystères sur la pensée qui investit le corps qui ne sont pas résolus, ce que souligne Lacan. En poète et grâce au langage, il semble parvenir à construire une sorte de pont de substitution qui répond un temps à la disjonction incernable du rapport corps-esprit. Demandons: pourquoi le langage réussi à faire pont-subterfuge? Le patient dit que la parole est la forme que l’intelligence prend pour s’extérioriser. “L’intelligence, c’est l’usage de la parole?” rétorque Lacan. Pas tout à fait, le patient n’omet pas l’intelligence intuitive qui ne parle pas. Justement, il se trouve être très intuitif, et ce manque de logistique et de traduction possible de l’intelligence intuitive semble poser problème: c’est la demande d’une logique absolue face à la réalité de l’intuition et de l’émotion qui ne se traduisent pas qu’en parole.
Cela traduit une difficulté fondamentale à articuler corps et pensée. Dans la perspective de Jacques Lacan, cela renvoie à un défaut de nouage entre le symbolique, l’imaginaire et le réel: le corps n’est plus spontanément unifié ni médiatisé par le langage, il devient énigmatique et problématique. Le patient tente d’utiliser la parole comme un pont pour traduire une “intelligence intuitive”, mais il se heurte à une part d’expérience qui échappe à toute mise en mots. Le langage ne structure pas complètement son vécu, ce qui est caractéristique de la psychose.

Lacan évoque l’image de la beauté, plus précisément l’idée du beau qui semble tenir à cœur au patient. Le patient se trouve beau. Il explique que dans le monde du rêve, le beau ne se représente qu’à partir de l’aspect physique. Une personne belle pour lui c’est une personne avec une “luminosité” dans le visage, une dimension physique qui “irradie” dûe à l’onde que propage l’intelligence à l’extérieur; elle est intrinsèquement liée à l’intelligence sensible. La personne à l’origine de sa déception sentimentale irradiait. De sorte que le patient est autant attiré physiquement par les femmes que par les hommes car tout tient à l’expression de cette intelligence sensible.
Sa conception du beau comme “irradiation” montre que ce qui est en jeu n’est pas seulement esthétique, mais une perception directe d’une intensité qui émane du corps. On peut y lire une manifestation de la jouissance, qui, à défaut d’être symbolisée, déborde et se donne à percevoir dans le réel: elle “flue”. Son attirance indifférenciée pour les hommes et les femmes indique que le désir est justement orienté par cette intensité perçue. L’ensemble s’éclaire par la forclusion du Nom-du-Père : le symbolique ne joue pas pleinement son rôle, ce qui entraîne un rapport au corps, au langage et au désir profondément remanié.

Ce cas illustre de manière paradigmatique une structure psychotique, caractérisée par la forclusion du Nom-du-Père, la présence de phénomènes élémentaires (automatisme mental), une altération du rapport au langage, et une défaillance de la médiation symbolique dans l’organisation de l’expérience subjective.
2 réponses à « Cas de psychose lacanienne (explication) »
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Félicitations ma chérie même si je ne comprends pas tout !
Mamounette -
intéressant forclusion du nom du père à éclaircir pour moi

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