Médecin-chef psychiatre à Saint-Anne après la Seconde Guerre mondiale, Paul Abely étudia les dialogues et logiques schizophréniques qu’entretiennent les patients avec eux-mêmes, se comprenant comme « autre », dans un maniement propre à la schizophrénie de l’image spéculaire d’un sujet: extériorisé. Neveu de J. Capgras, il œuvra également aux côtés de P. Sérieux, H. Claude et G. de Clérambault.
C’est en 1927 à la Société médico-psychologique, qu’Abely nomme “signe du miroir” ce comportement systématique chez un schizophrène devant sa propre personne reflétée (on ne se perçoit jamais tel que l’on est dans son entièreté, toujours à travers une image, celle du miroir), face à son image spéculaire1. Abely et A. Delmas se positionnent parmi les premiers psychiatres à avoir observé le comportement d’un sujet schizophrène face à son reflet: “Ils avaient été frappés par l’intérêt que certains malades présentaient devant leur propre image spéculaire2”.

Le concept d’image spéculaire occupe une place décisive dans la constitution imaginaire d’un « moi » : il offre au sujet une forme d’unité anticipée à laquelle il s’identifie (unification par identification à une image extérieure, ceci formant le Moi). Dans la schizophrénie, cette unité peut apparaître instable, d’où la possibilité d’un “éclatement” symptomatique du Moi. Cette instabilité ne signifie pas l’absence d’unification, mais s’inscrit, à partir d’une instabilité, dans un cadre structurel psychotique compris comme une Spaltung (E. Bleuler).
La théorie du signe du miroir d’Abely à partir de l’observation des réactions à l’image spéculaire se constitue à partir de 1936, mais il ne la développe pourtant pas plus. Lacan réélabore cette question de l’image spéculaire dans une perspective structurale à travers le concept de « stade du miroir » en 1938 et 1939.

Chez Lacan, le stade du miroir est un moment structurant d’unification imaginaire du moi. Chez Abely, le signe du miroir est un comportement clinique schizophrénique face à l’image. En ce sens, le signe du miroir peut être compris comme la manifestation d’une altération du rapport imaginaire à l’unité. Pourquoi donc le “signe”? Cette locution justifie précisément le caractère comportemental du travail d’Abely face aux logiques psychotiques, puisqu’il s’agit bien d’une Gestalt, non pas d’une pensée structurale qui vient plus tard avec Lacan. Le stade du miroir n’est pas une étape développementale qui pourrait simplement rater et la psychose n’est pas due à un échec du stade du miroir mais à la forclusion du Nom-du-Père. C’est pourquoi, insister sur le signe, c’est également comprendre que l’unité imaginaire peut exister chez un patient psychotique, mais que dans le cas du signe du miroir d’Abely, il fait l’office d’un trouble alarmant.
Abely évoque une autre hypothèse que celle des toxiques ou de celle organique, marginale: dans certaines psychoses, le Moi de l’enfant ne parvient pas à se stabiliser dans l’image, de sorte que, privé d’unité, l’image du Moi se transforme en image d’un « autre ». Si donc le stade du miroir de Lacan se présente comme l’étape structurante du sujet en un Moi homogène, alors le signe du miroir d’Abely pourrait constituer un trouble de l’identification spéculaire et structurale de ce dernier, ceci dans le cadre de certaines psychoses, dont la schizophrénie: “Dans les tableaux cliniques de la schizophrénie, dit Gabel, décadence de la dialectique de la totalité (avec comme forme extrême la dissociation) et décadence de la dialectique du devenir (avec comme forme extrême la catatonie) semblent bien solidaires3”.

L’image spéculaire peut être pensée comme un écran qui permet la reconnaissance de soi-même en tant que sujet entier. Dans le cas d’un patient schizophrène qui n’a pas réussi à se reconnaître dans l’écran, il en fait sa limite, de sorte que ce n’est pas lui en tant que sujet qu’il perçoit dans cet écran mais un autre, un lieu de spectacle auquel la conscience est bornée. L’image du Moi peine à se stabiliser dans une unité consistante: le sujet demeure alors dépendant d’un support imaginaire extérieur qui vient suppléer cette fragilité.
Le signe est observable en clinique: les patients se dévisagent très longuement et fréquemment dans un miroir, ils examinent en détails le reflet qui s’y présente. L’attitude insistante face à son reflet est donc un symptôme prédominant chez un schizophrène, quand il est un facteur intense d’anxiété massive chez un patient mélancolique par exemple: le patient mélancolique face au miroir réagit de manière totalement affective, alors que le patient schizophrène lui, y manifeste un grand intérêt, toutefois dénué d’affectivité: il est face à un spectacle.

Dans une lecture lacanienne a posteriori, ce spectacle est presque salvateur dans le cas d’une schizophrénie avancée. Certains patients ne peuvent se passer de cet Autre qui maintient leur conscience dans le monde: ce lieu est une sorte de “sinthome”, tentative de stabilisation imaginaire, qui empêcherait une effraction du réel ne pouvant mener qu’à l’effondrement du sujet dans l’inertie ou l’hostilité. Fréquemment, le signe du miroir prend la forme de l’amoureux, langoureusement contemplé et pudiquement caché aux autres; le signe est couramment compris comme un comportement anormal voire honteux chez le patient, ce qui peut provoquer de la contrariété à son évocation. Pourtant, l’apparition du signe demeure un révélateur inquiétant de l’état psychique du sujet, ceci car il survient généralement avant le désordre intellectuel constate Abely.
Abely conclut par la dominance du symptôme autistique chez les sujets présentant le signe du miroir dans le cadre d’une schizophrénie. Ceci, car à travers la contemplation de cette image qui se reflète dans le miroir, c’est un besoin constant de soliloquie qui est interprété: le signe est un lieu muet, discret et fictif, qui permet un surinvestissement imaginaire, caractéristique d’une psychose. La dimension pulsionnelle sexuelle est également interrogée, puisque la contemplation du signe présente très fréquemment une ouverture sur des “masturbations effrénées”, “à des tentatives homosexuelles sur leurs voisins de dortoir”, à des “parades sexuelles” avec “bouffées érotiques manifestes4”.
Finalement, Abely propose une interprétation du signe du miroir comme une forme de narcissisme tendant à devenir constitutive pour le sujet: une sorte d’anticipation clinique de l’élaboration structurale lacanienne de l’image spéculaire

- Le procédé d’intégration par un sujet de son image spéculaire est nommée “stade du miroir” par J. Lacan: c’est l’identification à soi-même, au-delà du corps réel, investissant le registre de l’Imaginaire. ↩︎
- J. POSTEL, “Les troubles de la reconnaissance spéculaire de soi au cours des démences tardives”, Image spéculaire du corps, choix de textes présentés par Jacques Corraze, Toulouse, Privat, 1980, p. 220. ↩︎
- G. DEBORD, la Société du spectacle, Paris, Champ libre, 1983, p. 168. ↩︎
- P. ABELY, “Le signe du miroir dans les psychoses et plus spécialement dans la démence précoce”, Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique, 1930, p. 681. ↩︎
Une réponse à « D’Abely à Lacan: signe et stade du miroir en psychose »
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Très intéressant et l’image de Dali à la fin mériterait une exploration systématique.

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