Quel est le rôle de la psychanalyse ?

La psychanalyse repense l’existence du sujet et le positionne dans une praxis du Dire. 

C’est à travers cet exercice de la parole qu’elle se donne le moyen d’être éthique, par l’examen de l’inconscient et de son interprétation. 

L’inconscient est toujours celui d’un sujet. Néanmoins, Lacan l’ajuste en sujet divisé. Divisé, précisément car il est toujours clivé entre son savoir conscient et un non-savoir inconscient. Ceci, à partir du moment où il s’inscrit dans le langage, entendu comme univers symbolique dans lequel il naît et se meut. 

Néanmoins, cet univers symbolique qui constitue le sujet est fragile, car il lui assigne son premier traumatisme à travers cette division. Pourtant, il présente également sa potentielle force éthique, sa possibilité de développement en un sujet responsable. 

Max Ernst, Oedipus Rex

Le sujet lacanien est “un sujet de l’inconscient1”, et cet inconscient est “structuré comme un langage2”, un langage symbolique. L’inconscient lacanien est présenté comme une sorte d’univers symbolique qui parle au travers d’un sujet, sujet qui est dors et déjà celui de l’inconscient puisqu’il est toujours inscrit dans un langage.

Lacan désigne l’inconscient comme un langage qui use d’une parole, et le symptôme est la retranscription, par signifiants, d’une “phrase en modulation continue3”. Cette phrase parle, elle dit, elle dicte l’existence du sujet, diction que la conscience ne veut pas entendre et dont elle se détourne (par refoulement). Entendu comme examen post-freudien, l’inconscient est une construction perpétuelle, toujours dans l’idée qu’il est une phrase qui se crée en continue : “Ca ne découvre rien […], l’inconscient invente”4. Le sujet lacanien est donc ce sujet de l’inconscient structuré comme un langage. Cette inscription inéluctable dans le langage est précisément ce qui le divise. 

Salvador Dalí­, La parole divine, 1973

L’univers du langage préexiste au sujet, et il s’inscrit pleinement dans la structure de l’inconscient dans un processus de fading, lorsqu’il abandonne sa singularité d’être pour survivre en tant qu’être-dans-le-monde: il est sujet de l’inconscient et c’est ce qui constitue son premier traumatisme, il ne sera jamais plus à lui-même et cela lui créera un manque perpétuel.

C’est en ce sens que l’inconscient s’établit presque en structure ontique, car il donne cette modalité (être-dans-le-monde) à l’être (qui sera donc un manque-à-être ): “[…] cette béance – nous pourrions le dire – pré-ontologique5”. Avec Freud, nous ne parlons pas de statut ontologique de l’inconscient mais de statut ontique “ce n’est ni être ni non être c’est du non réalisé6”, car il ne s’agit pas d’essence mais d’existence, pas d’être mais de devenir, ce qui annoncera la dimension éthique de la psychanalyse lacanienne. 

William Turner, L’Ange, debout dans le soleil, 1846

Le statut ontique de l’inconscient est fragile, précisément car il est à l’origine de la division du sujet. Ce premier moment de pulsation traumatique (le fading), est caractérisé par l’apparition à soi et à sa disparition instantanée: une fermeture par l’Autre, qui fige en signifiant le sujet. Néanmoins, cette “désappartenance” à soi constitue une division nécessaire, originelle, d’un sujet d’ors et déjà raté puisqu’il a besoin de l’autre pour survivre. Ceci génère l’affrontement dual au coeur de la psychanalyse: entrer en cure analytique, c’est débuter un labeur avec son inconscient et son existence. La demande est celle d’une identité ! Une demande dont l’on attend sa réponse. 

« Et soudain, je m’éveille, affolé, couvert de sueur. J’allume une bougie. Je suis seul. ».
Illustration de la nouvelle de Maupassant Le Horla, 1908.
Gravure sur bois de Georges Lemoine d’après un dessin de William Julian-Damazy (1865-1910)

Mais cette demande demeure sans réponse, elle positionne le sujet face à une impossibilité dans le réel de répondre de son être: Qui suis-je? L’impossibilité de la réponse confond le sujet en symptôme (angoisses ou autres); il n’y a donc pas de sujet sans symptôme et l’enjeu de l’éthique sera de positionner le sujet face à cette difficile situation : “l’éthique ouvre le champ de l’acte”, l’éthique, c’est passer à l’action pour rater différemment et non plus en répétition: “La psychanalyse nous révèle que la dimension propre de l’acte […] c’est l’échec7”. L’éthique, dans la cure analytique, se situe précisément dans la conséquence de son discours, dans la rencontre de l’impossibilité de réponse à la demande, dans l’acceptation: nous sommes les pieds dans la responsabilité!  

John Everett Millais, Ophélie, 1851-1852

Le discours analytique n’admet aucun signifiant comme agent (aucun substitut, aucune paillette dans les yeux): il n’y a que l’objet a, toujours présenté et assumé comme une perte. L’objet a, entendu comme l’objet cause du désir, irrécupérable, occasionne l’impossible qui caractérise le trou (manque) de la structure langagière. La perte du désir est effective dans le réel, ainsi l’objet a en tant que cause de ce désir, est également positionné dans le réel, de sorte qu’il s’oppose au discours, qu’il se situe et s’accepte en impossible et ce, même s’il peut être représenté dans les domaines imaginaire ou symbolique. Le discours analytique place donc son impossible dans le comblage de la perte. Dans ce discours, l’analyste se propose en objet a, de jouissance, comme substitut à la perte, mais seulement le temps du processus psychique de l’analysant à appréhender sa division en tant que sujet troué, en tant qu’inéluctable manque-à-être. L’analyste se fait alors lui-même symptôme. Pour autant, il n’est ni poudre aux yeux ni opium du corps, il est un miroir temporaire pour se rencontrer, pour prendre le temps de l’acceptation et, finalement, faire avec. 

René Magritte, La Condition humaine, 1933-1935

La fragilité ontique de l’inconscient n’offre qu’un sentiment de déception face à un manque et à une demande ratée. Le sujet sera à jamais déçu des objets jouissifs et substituants qu’offre la société, et là, c’est le malaise: “la fonction du désir comme le manque à être8”. C’est pourquoi, et du fait de cette terrible fragilité, Lacan se sépare de Freud : “le statut de l’inconscient est éthique – non point ontique”, car il ne s’agit plus de vérité mais de sacrifice, plus de vérité mais de certitude face au Désir. 

La dimension éthique de la psychanalyse se trouve dans sa potentialité à l’affirmation de l’existence du sujet. C’est précisément l’idée que Lacan se fait du rôle de l’analyste, c’est-à-dire la nomination et le bon usage de la Lettre: c’est la vocation éthique de l’analyste.

L’enjeu éthique de l’analyste durant la cure est celle de nommer sans posséder, il ne s’agit pas d’imposer un Dire dans une relation de pouvoir (c’est le désir-averti). La vérité doit être suggérée mais la Lettre doit rester en mouvement, circulante. L’interprétation est l’inter-prêt de mots-passerelles qui, dans le transfert, suggérera la Voix, celle de son désir, à l’analysant en le mettant face à sa position de jouissance: “le droit à la jouissance émancipe le désir d’une réduction au plaisir, il menace le désir d’une extinction dans la jouissance9. La Lettre, portée par l’analyste, est mise en mouvement dans un Mi-Dire. Le Dire ne peut être total car le savoir inconscient qui prend la place de la vérité dans l’analyse est lui-même troué par le réel; son impossible est sa totalisation. L’énonciation ou le mi-dire de l’analyste se caractérise par son caractère interprétatif énigmatique: “L’énigme, c’est probablement cela une énonciation10”. 

Francis Bacon, Œdipe et le Sphinx d’après Ingres, 1983

Si l’analyste interprète a demi-mot, qu’il inter-prête, l’analysant se doit en première instance de se faire maître de ses signifiants en se positionnant également comme énonciateur. La réussite du discours est impossible et elle n’est pas l’objectif de la cure, c’est bien plutôt la rencontre avec sa propre division, avec le trou, et ce, afin que le sujet parvienne à Dire son noeud (dans lequel il devra abandonner la Vérité comme savoir inconscient total; le réel l’emporte sur le vrai). C’est le Dire du sujet qui le rend au plus responsable : “[…] le discours analytique reportera sur le sujet la responsabilité de son inscription dans tel ou tel discours11”. 

Là est donc l’éthique du sujet : dans la responsabilité de sa réponse à l’Autre. La responsabilité c’est l’acte. L’acte de donner du sens à sa vie, de s’inscrire comme sujet dans le monde. L’acte de l’affront face à un incertain, face à un inconnaissable. Ne pas céder sur son Désir, c’est la responsabilité éthique du sujet comme réponse face à l’Autre qu’il doit s’engager à prendre dans un processus psychique profond et douloureux (la traversée du fantasme): entre acceptation de la perte et renoncement à un plus-de-jouir contemporain factice et illusoire. L’enjeu éthique du sujet est le Dire: nous sommes responsables de notre position de sujet. 

La figure héroïque d’Antigone est la plus représentative d’un sujet certain de son Désir et de son sacrifice face au réel, face à la “Loi Créon” : “L’éthique du sujet s’éprouve dans sa façon de traiter le ratage de l’acte à satisfaire à la Loi du désir”. 

Alors, quel est le rôle de la psychanalyse ? C’est l’impératif de l’émergence du sujet. C’est faire advenir le Je du sujet dans ce qu’il a de plus singulier: Wo es war Soll ich werden12. C’est en ce sens que la psychanalyse n’est pas affaire de morale mais d’éthique, car son objectif n’est pas la visée du Bien ou du Bon, mais de la rencontre et de la responsabilité. Ce Je du sujet est un Je du Dire, du Dire de son Désir, de l’énonciation de la Voix. Si l’émergence du Je est un impératif face aux injonctions du Surmoi, ils travailleront pourtant ensemble dans la cure afin de distinguer vouloir et désir; c’est la morale de l’injonction surmoïque contre l’éthique du Désir. 

Alexandre Cabanel, L’Ange déchu, 1847

L’éthique en analyse prend son importance dans ce qu’elle permet au sujet d’apporter du sens à sa vie, en examinant sa singularité et sa division, lesquels sont porteurs de son malaise et de son angoisse. L’éthique analytique est affaire de praxis.

Son éthique, potentiellement salvatrice, porteuse de sens ou d’assomption de sa position en tant que sujet dans le monde, va à l’encontre d’une autre éthique contemporaine, qui se développe au fil du progrès technique et qui, dans son aspect illusoire, participe à l’effacement du sujet dans un malaise notoire. L’éthique analytique lutte avec l’éthique capitaliste, laquelle engendre bien des symptômes observables en clinique. Dans le discours capitaliste de production à outrance, l’interrogation de la division du sujet est léguée à l’Autre (un Autre barré, troué), de sorte que le sujet se déresponsabilise de la place qu’il veut prendre pour lui-même dans le réel, il ignore l’impossible auquel il se doit de se heurter. Pourquoi ? Car le discours capitaliste l’illusionne par un plus-de-jouir (c’est l’opium du peuple de Marx): une production illimitée d’objet a qui lui assure de lui procurer la jouissance tant attendue, ceci dans une promesse éternelle de production matérielle. Le sujet-usager s’aliène à la promesse de consommation d’un Autre qui ne répondra pas. Le capitalisme annihile le symptôme via la surconsommation (l’abolition de l’impossible indispensable), supprimant inéluctablement le fantasme, la division, le sujet, le Dire et, finalement, l’acte. Le sujet n’est plus qu’un individu, la singularité donne place à l’objectivité et à l’unité. C’est précisément cette totalité qui représentait l’impossibilité de notre sujet-inconscient. La perte de soi dans le discours hypnotisant du capitalisme est un risque que le discours analytique peut contrer, mais la mise en travail d’un sujet en vue de l’acceptation de la perte est un dur labeur qui nécessite un certain courage. 

Si la psychanalyse ne se veut pas être une conception du monde nous dit Freud, elle est pourtant la porte d’entrée à la possibilité de créer du sens à sa vie, à l’émergence du sujet dans ce qu’il lui est propre. En ceci qu’elle est une éthique, elle permet au sujet de se placer dans le monde en tant qu’être parlant, éthique et responsable par l’acte, et ce, en assumant le raté et la répétition qui, à l’instar d’Oedipe13, nous colle à la peau comme un fatum.  

Joan Miro, Composition (Petit Univers), 1933

  1. Kael, R., Un singulier pluriel, Chapitre 11: Le sujet de l’inconscient, 2013, p. 233. ↩︎
  2.  Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI: Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p. 36. ↩︎
  3. Lacan, J., Le Séminaire, Livre III, 128; 25/01/56. ↩︎
  4. Lacan, J., Le Séminaire, Livre XXI, 19/11/74. ↩︎
  5. Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI, leçon du 29 janvier. ↩︎
  6. Idem. ↩︎
  7. Lacan, J. (2006). Le Séminaire, Livre XVI, France, Paris : Seuil. pp. 346. ↩︎
  8. Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI, leçon du 29 janvier. ↩︎
  9. Bruno, P.  (2013) . Kant avec Sade. Psychanalyse, n° 27(2), 5-12. ↩︎
  10. Lacan., J. (1991). Le Séminaire, Livre XVII [1969-1970], France, Paris : Seuil. pp. 59. ↩︎
  11. Victoria. B. (2015). L’époque, les discours, l’amour : approche structurale et historique de l’indifférence aux choses de l’amour. Thèse de doctorat en Psychologie. Université Toulouse le Mirail – Toulouse II, 2015, p.  220. ↩︎
  12. Lacan, J. (1986). Le Séminaire, Livre VII. L’éthique de la psychanalyse (1959-1960), p. 16
    ↩︎
  13.  Cf. Mè phunaï d’Oedipe, “plutôt ne pas être né”. ↩︎

3 réponses à « Quel est le rôle de la psychanalyse ? »

  1. Avatar de Stephan Levacher
    Stephan Levacher

    Super article d’un bout à l’autre. Mais on se dit que heureusement il y a l’autre approche de l’inconscient de Jung et cette perspective du Soi (véhiculée depuis le fonds des âges par de multiples doctrines). Et la coupure n’est peut-être qu’une couture. Il faut vraiment que tu vois « Element of crime » de Trier

  2. Avatar de Fabrice Laudrin

    Merci pour ce texte dense et rigoureux. Il déploie avec cohérence une éthique lacanienne fondée sur la division du sujet, le Dire et la responsabilité face au désir.
    En tant que psychanalyste du seuil, je me situe toutefois légèrement en retrait de cette téléologie du Dire. Dans la clinique, il existe des moments où l’éthique ne consiste pas encore à faire advenir un Je, mais à ne pas forcer la nomination, à maintenir ouvert l’espace où le sujet hésite entre se dire et se retirer.
    Le seuil est ce temps logique fragile où le sujet apprend d’abord à habiter sa division avant de pouvoir l’assumer. Dans une société qui exige sans cesse de se positionner à la volée et de le faire savoir, préserver cet intervalle n’est pas une fuite de la responsabilité, mais une condition pour qu’elle ne devienne pas violence.

    1. Avatar de Elisa Levacher
      Elisa Levacher

      Merci pour votre commentaire! En effet, peut être que l’acte de responsabilisation à travers la rencontre de son Désir n’est que l’idéal héroïque, celui qu’on retrouve dans le mythe d’Antigone… Réalistement, le seuil représenterait cet espace et ce temps nécessaires à ce labeur existentiel, presque d’utilité relativiste !

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