Catégorie : Psychanalyse

Articles de psychanalyse

  • Phénoménologie de la rencontre avec le schizophrène

    Phénoménologie de la rencontre avec le schizophrène

    Les symptômes primaires de la schizophrénie: Cours de psychopathologie (1984-1986), Jean Oury.

    Selon Jean Oury, la rencontre analytique engage un diagnostic, c’en est même “la plus grande dignité”; il s’agit pour l’analyste de trouver dans la rencontre à qui il s’adresse, ceci, nécessairement pour adopter la bonne parole. Poser un diagnostic, c’est poser une “structure de la personnalité”. 

    Etablir la structure, c’est, dans certains cas comme celui de la schizophrénie, le meilleur moyen d’être “efficace”. Si Oury met en garde s’agissant d’une propension obsessionnelle au diagnostic, il figure qu’il n’en est pas moins primordial dans la mesure où le postulat d’une fondation d’un type de sujet, d’une structure, permet une entrée en la matière. C’est ce qu’il nomme précisément une “phénoménologie de la rencontre”. Il y a ici quelque chose de l’ordre de la responsabilité de l’analyste, d’une “prise de position” face au sujet: poser une structure sur laquelle le travail se mettra en place. 

    La rencontre avec la structure schizophrénique est complexe. Face au schizophrène, l’on peut se demander “à qui l’on parle”, puisque l’on y rencontre autre chose qu’une authenticité observable objectivement. Oury parle de “l’odeur” au sens d’un instinct d’une potentielle schizophrénie quand l’on rencontre un sujet schizophrène: “il y a quelque chose qui dépasse l’intuition, qui ne trompe pas”: c’est la Praecox Gefühl dont nous parle Rümke, le “sentiment du précoce” qui peut évoquer une sensation d’étrangeté, un malaise. Cette étrange sensation de l’analyste, Eugène Minkowski l’évoque en 1927 et souligne l’importance de l’intuition, de la “résonance intérieure” dans le processus du diagnostic dans une démarche phénoménologique.

    Cette révélation intuitive, Oury l’explique par le ressenti d’une “rupture avec les habitudes” que le sujet offre dans la rencontre. Cette rupture marque l’absence de centre, l’absence d’une certaine fixité, caractéristique de la schizophrénie qui ne présente plus de structure absolument nouée qui constitue le sujet. C’est la carence du schizophrène en fixité qui se fait ressentir, ceci malgré sa présence réelle: il y a quelque chose qui n’est pas là, et c’est le sujet dans son entièreté, dans son nouage. Le sujet demeure, mais il est éclaté en plusieurs points éloignés, tous à distance, qu’il faut tenter de repérer, mais aucun ne se rallie, aucun n’est fixe.

    Le Moi ou le Self est ainsi morcelé, plus ou moins lointain selon le sentiment de persécution du schizophrène. Avec un Moi éclaté, le corps du sujet devient un espace vide et la pensée s’appauvrit, de sorte que lorsque l’on s’adresse au schizophrène, on ressent que l’on ne s’adresse pas à un Moi mais à autre chose qui lui a substitué: “peut être à une main ou à un doigt de pied, ou à un bouton de culotte”; le Moi est ailleurs, éclaté. 

    Bleu I, Joan Miro

    Comment faire dans cette rencontre “qui n’est pas pareille”? Oury rappelle que dans la rencontre avec une structure schizophrénique, nous sommes face à une personne, plus que cela, face à un parlêtre (lacanien), un sujet parlant: “quelqu’un-tissé-dans-le-langage”. Autrement dit, le schizophrène aussi morcelé soit-il, demeure ancré presque de manière ontologique à cette structure qu’est le langage. Il en fait d’ailleurs parfois le jeu, Lacan nous parle de l’ironie du schizophrène. Évidemment, Oury dénote: on ne peut faire une analyse qu’autour d’un jeu de mot, mais le langage comme toile structurante suggère nécessairement autrui, et c’est de ce côté-là que la rencontre peut être saisie.

    Si le noyau de la schizophrénie selon Bleuler est la Spaltung, la “dissociation”, le symptôme pathognomonique qu’est la Sperrung ou le “barrage” offre une proposition de compréhension car oui, nous pouvons tenter de comprendre. La Sperrung est ce moment qui fait barrage, d’un coup, quelque chose se passe, quelque chose devient extraordinaire, ça coupe, c’est de l’ordre du malaise ou de la bizarrerie, Binswanger dirait que c’est le moment qui déraille. Pour autant, ni la Spaltung ni la Sperrung ne rendent inaccessible la zone “déraillante” de la schizophrénie, il n’y a pas un Untergrund Schneidérien, de sorte que Oury nous dit: “avec la phénoménologie, nous pouvons déjà essayer de savoir à quel niveau il se passe quelque chose”. 

    Montre molle au moment de la première explosion, 1954, Salvador Dali

    Et si ce “niveau” qui provoque la consistance d’une situation était de l’ordre de l’état d’âme? La grande état d’âme, celle qui régit la personnalité à un moment donné, la Grundstimmung, pourrait provoquer certaines réactions ou certains évènements dans le cas où elle se trouverait vulnérable.

    Il y a-t-il un état d’âme schizophrénique qui provoquerait, à partir d’une situation ajoutée, une réaction symptomatique de la schizophrénie?

    “On passe d’un état d’âme à un autre dont le mot manque pour l’expliquer”. Oury accuse l’absence d’un processus d’activité continu et donc d’une “passivité absolue” qui s’accrochent aux situations et qui permet une dimension intrusive dans le sujet, celle-ci étaye le délire. La passivité s’annonce alors également en symptôme primaire: ce n’est pas une variation de plusieurs et différents états d’âme qui étayent le délire mais bien le grand état d’âme devenu passif qui lui est surjacent, et ce grand état d’âme demeure bel et bien car le schizophrène est un parlêtre. 

    Le schizophrène compris comme parlêtre, Oury fait de la schizophrénie, à l’instar de Lacan, une logopathie: “ce qui est en question se trouve au niveau du langage”, ça déraille au niveau du “dire” à partir du noyau de la Spaltung: “la fabrique du dire se fait mal, et la dissociation est déjà là”. Tosquelles nomme l’entrée dans cet état d’âme schizophrénique la “catastrophe existentielle”, une sorte de mutation au niveau du langage comprise comme “fin du monde”, comme l’entend Binswanger lorsqu’il parle de la modalité Terrifiante du Dasein. Ce vécu catastrophique se retrouve également chez Jaspers quand il parle de “l’expérience délirante primaire”: “à ce moment-là, tout s’écroule”. Oury insiste sur le vécu réel de la catastrophe: le temps et l’espace changent, se déconstruisent: “il y a un changement absolu au niveau même des dimensions essentielles de la personne”. De sorte qu’il établit ce constat: la mutation thymique passive caractéristique du schizophrène est la conséquence de la catastrophe existentielle.

    A l’image du séisme: après le grand tremblement, ne restent que des ruines éparpillées. 

    Le soleil, 1926-1927, Joan Miro

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • D’Abely à Lacan: signe et stade du miroir en psychose

    D’Abely à Lacan: signe et stade du miroir en psychose

    Médecin-chef psychiatre à Saint-Anne après la Seconde Guerre mondiale, Paul Abely étudia les dialogues et logiques schizophréniques qu’entretiennent les patients avec eux-mêmes, se comprenant comme « autre », dans un maniement propre à la schizophrénie de l’image spéculaire d’un sujet: extériorisé. Neveu de J. Capgras, il œuvra également aux côtés de P. Sérieux, H. Claude et G. de Clérambault. 

    C’est en 1927 à la Société médico-psychologique, qu’Abely nomme “signe du miroir” ce comportement systématique chez un schizophrène devant sa propre personne reflétée (on ne se perçoit jamais tel que l’on est dans son entièreté, toujours à travers une image, celle du miroir), face à son image spéculaire1. Abely et A. Delmas se positionnent parmi les premiers psychiatres à avoir observé le comportement d’un sujet schizophrène face à son reflet: “Ils avaient été frappés par l’intérêt que certains malades présentaient devant leur propre image spéculaire2”. 

    Jeune fille devant un miroir, Pablo Picasso, 1932.

    Le concept d’image spéculaire occupe une place décisive dans la constitution imaginaire d’un « moi » : il offre au sujet une forme d’unité anticipée à laquelle il s’identifie (unification par identification à une image extérieure, ceci formant le Moi). Dans la schizophrénie, cette unité peut apparaître instable, d’où la possibilité d’un “éclatement” symptomatique du Moi. Cette instabilité ne signifie pas l’absence d’unification, mais s’inscrit, à partir d’une instabilité, dans un cadre structurel psychotique compris comme une Spaltung (E. Bleuler).

    La théorie du signe du miroir d’Abely à partir de l’observation des réactions à l’image spéculaire se constitue à partir de 1936, mais il ne la développe pourtant pas plus. Lacan réélabore cette question de l’image spéculaire dans une perspective structurale à travers le concept de « stade du miroir » en 1938 et 1939.

    Le miroir de l’atelier, Charles Martin Hardie, 1898.

    Chez Lacan, le stade du miroir est un moment structurant d’unification imaginaire du moi. Chez Abely, le signe du miroir est un comportement clinique schizophrénique face à l’image. En ce sens, le signe du miroir peut être compris comme la manifestation d’une altération du rapport imaginaire à l’unité. Pourquoi donc le “signe”? Cette locution justifie précisément le caractère comportemental du travail d’Abely face aux logiques psychotiques, puisqu’il s’agit bien d’une Gestalt, non pas d’une pensée structurale qui vient plus tard avec Lacan. Le stade du miroir n’est pas une étape développementale qui pourrait simplement rater et la psychose n’est pas due à un échec du stade du miroir mais à la forclusion du Nom-du-Père. C’est pourquoi, insister sur le signe, c’est également comprendre que l’unité imaginaire peut exister chez un patient psychotique, mais que dans le cas du signe du miroir d’Abely, il fait l’office d’un trouble alarmant. 

    Abely évoque une autre hypothèse que celle des toxiques ou de celle organique, marginale: dans certaines psychoses, le Moi de l’enfant ne parvient pas à se stabiliser dans l’image, de sorte que, privé d’unité, l’image du Moi se transforme en image d’un « autre ». Si donc le stade du miroir de Lacan se présente comme l’étape structurante du sujet en un Moi homogène, alors le signe du miroir d’Abely pourrait constituer un trouble de l’identification spéculaire et structurale de ce dernier, ceci dans le cadre de certaines psychoses, dont la schizophrénie: “Dans les tableaux cliniques de la schizophrénie, dit Gabel, décadence de la dialectique de la totalité (avec comme forme extrême la dissociation) et décadence de la dialectique du devenir (avec comme forme extrême la catatonie) semblent bien solidaires3”.

    Portrait de Marguerite Kelsey, Peter Edwards, 1992.

    L’image spéculaire peut être pensée comme un écran qui permet la reconnaissance de soi-même en tant que sujet entier. Dans le cas d’un patient schizophrène qui n’a pas réussi à se reconnaître dans l’écran, il en fait sa limite, de sorte que ce n’est pas lui en tant que sujet qu’il perçoit dans cet écran mais un autre, un lieu de spectacle auquel la conscience est bornée. L’image du Moi peine à se stabiliser dans une unité consistante: le sujet demeure alors dépendant d’un support imaginaire extérieur qui vient suppléer cette fragilité.

    Le signe est observable en clinique: les patients se dévisagent très longuement et fréquemment dans un miroir, ils examinent en détails le reflet qui s’y présente. L’attitude insistante face à son reflet est donc un symptôme prédominant chez un schizophrène, quand il est un facteur intense d’anxiété massive chez un patient mélancolique par exemple: le patient mélancolique face au miroir réagit de manière totalement affective, alors que le patient schizophrène lui, y manifeste un grand intérêt, toutefois dénué d’affectivité: il est face à un spectacle. 

    Moi et le miroir du bar, George Grosz,  1937, Collection privée.

    Dans une lecture lacanienne a posteriori, ce spectacle est presque salvateur dans le cas d’une schizophrénie avancée. Certains patients ne peuvent se passer de cet Autre qui maintient leur conscience dans le monde: ce lieu est une sorte de “sinthome”, tentative de stabilisation imaginaire, qui empêcherait une effraction du réel ne pouvant mener qu’à l’effondrement du sujet dans l’inertie ou l’hostilité. Fréquemment, le signe du miroir prend la forme de l’amoureux, langoureusement contemplé et pudiquement caché aux autres; le signe est couramment compris comme un comportement anormal voire honteux chez le patient, ce qui peut provoquer de la contrariété à son évocation. Pourtant, l’apparition du signe demeure un révélateur inquiétant de l’état psychique du sujet, ceci car il survient généralement avant le désordre intellectuel constate Abely.

    Abely conclut par la dominance du symptôme autistique chez les sujets présentant le signe du miroir dans le cadre d’une schizophrénie. Ceci, car à travers la contemplation de cette image qui se reflète dans le miroir, c’est un besoin constant de soliloquie qui est interprété: le signe est un lieu muet, discret et fictif, qui permet un surinvestissement imaginaire, caractéristique d’une psychose. La dimension pulsionnelle sexuelle est également interrogée, puisque la contemplation du signe présente très fréquemment une ouverture sur des “masturbations effrénées”, “à des tentatives homosexuelles sur leurs voisins de dortoir”, à des “parades sexuelles” avec “bouffées érotiques manifestes4”.

    Finalement, Abely propose une interprétation du signe du miroir comme une forme de narcissisme tendant à devenir constitutive pour le sujet: une sorte d’anticipation clinique de l’élaboration structurale lacanienne de l’image spéculaire

    Métamorphose de Narcisse, Salvador Dali, 1937.

    1. Le procédé d’intégration par un sujet de son image spéculaire est nommée “stade du miroir” par J. Lacan: c’est l’identification à soi-même, au-delà du corps réel, investissant le registre de l’Imaginaire. ↩︎
    2. J. POSTEL, “Les troubles de la reconnaissance spéculaire de soi au cours des démences tardives”, Image spéculaire du corps, choix de textes présentés par Jacques Corraze, Toulouse, Privat, 1980, p. 220. ↩︎
    3. G. DEBORD, la Société du spectacle, Paris, Champ libre, 1983, p. 168. ↩︎
    4.  P. ABELY, “Le signe du miroir dans les psychoses et plus spécialement dans la démence précoce”, Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique, 1930, p. 681. ↩︎

    Une réponse à « D’Abely à Lacan: signe et stade du miroir en psychose »

    1. Avatar de Stephan Levacher
      Stephan Levacher

      Très intéressant et l’image de Dali à la fin mériterait une exploration systématique.

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • L’impasse féconde de Foucault: comment écouter la folie?

    L’impasse féconde de Foucault: comment écouter la folie?

    Diogène est l’emblème du fou de la Grèce antique, mais il demeure une figure marginale: accepté en société, il y occupe un rôle, il interroge, il accuse, il remet en question, il distrait… Avec le temps, le fou devient l’isolé de la communauté, l’exclu à partir du Moyen Âge, jusqu’à devenir l’aliéné de la psychiatrie normative. 

    La parole du fou est désormais tue quand, auparavant nous l’écoutions. Dans Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault relève cette évolution du statut du fou du Moyen-Âge aux années 1970. À travers les siècles, le statut social du fou bascule de l’accepté à celui de l’isolé, jusqu’à celui de l’interné. Les méthodes de traitement oscillent entre violence et punition, elles visent la soumission comportementale et la normalisation mentale. Foucault dénonce cette normalisation et le bâillonnement des esprits. 

    Pablo Picasso, Le Fou, 1904

    Contre les institutions asilaires et la toute naissante psychiatrie classique, Foucault perçoit dans la psychanalyse une force prometteuse dont il se méfie pourtant du pouvoir. Il critique la prédominance métaphysique de la psychanalyse freudienne, qui se bercerait de métapsychologie et raterait l’aspect phénoménologique du délire. Par projection, la psychanalyse aux mains des médecins n’est que le changement d’apparence des détenteurs du pouvoir sur la folie : elle fait basculer le fou d’une aliénation à une autre: « Freud a créé la situation psychanalytique où, par un court-circuit génial1, l’aliénation devient désaliénante car le médecin se fait sujet ». La psychanalyse n’a pas supprimé cette structure ultime et demeure étrangère au travail souverain de la déraison qui anime le psychotique: “le geste qui la libère pour la vérifier (diagnostic, évaluation) est en même temps l’opération qui la dissémine et la cache dans toutes les formes concrètes de la raison2”.

    André Brouillet, Une leçon clinique à la Salpêtrière, 1887

    Foucault admet: elle peut dénouer quelques formes de la folie, mais ne peut ni libérer ni transcrire ce qu’il y a d’essentiel dans cette modalité d’être. Et si la psychanalyse était l’étude de l’impossible?  

    Foucault critique la psychanalyse dans la mesure où, à l’instar de la psychiatrie classique, elle fonctionne comme un dispositif de pouvoir-savoir. Elle prétend accéder à une vérité cachée du sujet, exigeant de lui un tout-dire qui prend la forme d’une confession héritée du modèle pastoral chrétien. Le psychanalyste serait à son tour celui qui « guide l’âme », l’interprète, et la soumet à un savoir qu’elle ignore d’elle-même. Pour Foucault, la psychanalyse promet une révélation de l’être profond du sujet, mais cette vérité n’est rien si elle n’est pas celle du sujet : elle devient l’écho interprétatif, la Lettre volée du patient par l’analyste, transformée en vérité d’Autre.

    Il dénonce une prétention à une vérité qui n’est pas celle du sujet, mais le substitut chimérique d’un savoir déjà façonné et sexuellement ordonné. C’est précisément à ce titre que la psychanalyse rejoint la psychiatrie dans son rôle de normalisation douce, voire sournoise3. Elle juge, classe, réinsère ou marginalise, tout en se voulant plus humaniste. Elle prétend délivrer le sujet, mais l’enferme souvent dans une structure de sens préexistante. La figure d’Antonin Artaud devient exemplaire : il est celui que la psychanalyse échoue à interpréter, celui dont la voix échappe à toute réduction symbolique. Artaud incarne une folie radicalement autre que Foucault veut réhabiliter, c’est-à-dire ne pas faire dire quelque chose à la folie, mais la laisser parler:“j’ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi4

    Le problème pour Foucault, c’est que depuis Tuke et Pinel, la folie a été libérée de ses chaînes matérielles pour être soumise à un autre type de pouvoir, plus subtil, plus intérieur. La violence physique laisse place à une discipline douce, une normativité intériorisée, une surveillance affectueuse. Derrière l’apparente bienveillance se cache un nouveau pouvoir de contrôle : on veut comprendre la folie pour la maîtriser. La psychanalyse devient à son tour détentrice du pouvoir, via l’échange analytique et le système transférentiel, organisant un discours de vérité qui ne sera jamais celui de la folie-même. 


    La figure du furieux représente alors la limite de la pensée foucaldienne : celui qui ne peut être encadré, ni muselé, ni normalisé. Il est exclu du langage, réduit au silence, abandonné par les institutions. 

    Foucault n’ignore pas que certains psychiatres ont tenté de repenser le rapport au patient au-delà du langage médical traditionnel. Il reconnaît l’importance du travail de Ludwig Binswanger, influencé par la phénoménologie et la psychanalyse. Binswanger ne voit plus le fou comme un malade, mais comme un être-au-monde, dont la folie serait une manière singulière d’habiter le monde. Avec la daseinsanalyse, le délire redevient une contingence, une modalité de l’être à comprendre comme une expérience de présence existentielle et non comme une pathologie centrale qui détiendrait son sujet en périphérie. Le délire y trouve une reconnaissance ontologique, ceci dans le monde psychiatrique.

    Cependant, pour Foucault cette tentative demeure insuffisante. Même si Binswanger cherche à comprendre le patient de l’intérieur, il le fait encore à travers un langage structuré, philosophique et médicalisé. Il parle du délire, il parle sur elle, mais ne laisse jamais totalement la folie parler d’elle-même, hors cadre. Il y a encore une structure d’interprétation, donc une capture symbolique. La folie est délestée de ses parasites scientifiques, mais elle se trouve à nouveau chargée de concepts, contrainte de parler à travers le Dasein

    Néanmoins, Foucault rejoint Freud à propos de l’utilisation de la sémiologie psychiatrique en psychanalyse, qu’il juge limitante et réductrice. Une psychanalyse fondée sur des diagnostics ne mène à rien. La psychanalyse est l’écoute d’un individu et de son discours sur son propre inconscient, sans généralisation ni comparaison à un modèle. Les symptômes ne sont pas de simples signes de troubles mentaux, mais des expressions du fonctionnement psychique du patient : il y a une nécessité absolue de faire primer l’inconscient sur toute élaboration nosographique. 


    La psychanalyse lacanienne pourrait alors proposer une réponse d’une autre nature. Si Foucault accuse le pouvoir de vérité qu’impose sournoisement la psychanalyse,  Lacan, lui refuse la promesse de vérité de l’analyse: elle n’est ni une science, ni une médecine de l’âme. Elle est une position d’écoute, sans maîtrise, qui permet au sujet de rencontrer son désir et le trou (manque) qui le constitue. Le discours de l’analyste déconstruit le discours du Maître et le pouvoir-savoir que Foucault accuse. L’éthique de la psychanalyse est l’impératif de l’émergence du sujet, du Je du Dire et du Désir. Il ne s’agit plus de vérité mais de responsabilité. Le symptôme n’est plus une pathologie à normaliser, mais un lieu à rencontrer pour advenir. L’analyste n’est pas celui qui sait, mais celui qui accepte de ne pas savoir. C’est cela l’éthique de la psychanalyse : une expérience de décentrement, où l’on renonce à guérir pour écouter ce qui ne guérit pas.

    Foucault semble poser une énigme insoluble : comment écouter la folie sans la réduire ? 

    Il n’y a pas de réponse (de l’Autre) à notre demande. Il n’y a pas de vérité. Seulement un lieu à habiter dans une rencontre. Ainsi, la seule et véritable écoute que l’on pourrait offrir à la folie ne se trouve peut-être que dans la déraison, dans ce lieu que l’on ne peut connaître si l’on n’y vacille pas. Il ne s’agit pas de s’y abandonner, mais d’accepter une sorte de déconstruction. 

    William Utermohlen, Head, 30 août 2000

    La folie ne demande pas à être comprise mais à être accueillie. Elle nécessite pourtant d’être limitée dans certains cas, comme celui du furieux : c’est une prise de responsabilité pour les cliniciens. Parfois, le délire ne peut être romantisé au risque d’en méconnaître la violence.

    En ce sens, la pensée lacanienne qui comprend l’analyse comme une rencontre offre à la folie et à son impossible l’accueil qu’elle attend, sans ancrage, sans chaîne. 

    Pouvons-nous parler d’une éloge de la folie selon Foucault ? Sûrement. Néanmoins, il est nécessaire de rappeler que la folie-même est emprisonnante. C’est pour cela qu’en clinique psychiatrique, la contrainte est parfois nécessaire dans le cas d’un patient dénué de liberté, enchaîné par sa folie dévorante.

    Toutefois, être aliéné à sa pathologie n’empêche pas le patient d’être dépourvu de subjectivité, la contrainte ne doit pas être synonyme de violence ou de déshumanisation. La contrainte fait office d’échange entre ce moment d’urgence clinique qui désoriente et le moment thérapeutique qui tente d’apaiser. Cet échange vaut tout autant pour le patient que pour le personnel soignant, et semble faire apparaître la contrainte comme un moment nécessaire de la prise en charge en général. Ceci, car la folie n’est pas que déliaison au réel mais également souffrance.


    1. FOUCAULT. M. (1961), Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, p. 611-612. ↩︎
    2.  FOUCAULT, M. (2014). Chapitre Iv. Naissance de L’asile. Histoire de la folie à l’âge classique, p. 577. ↩︎
    3. FOUCAULT. M. (1961), Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, p. 611-612. ↩︎
    4. ARTAUD Antonin, Lettre à Jacques Rivière du 29 janvier 1924, Correspondance avec Jacques Rivière, L’Ombilic des Limbes, suivi de Le Pèse-nerfs et autres textes, Paris, NRF/Gallimard, p. 24 à 26. ↩︎

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • Quel est le rôle de la psychanalyse ?

    Quel est le rôle de la psychanalyse ?

    La psychanalyse repense l’existence du sujet et le positionne dans une praxis du Dire. 

    C’est à travers cet exercice de la parole qu’elle se donne le moyen d’être éthique, par l’examen de l’inconscient et de son interprétation. 

    L’inconscient est toujours celui d’un sujet. Néanmoins, Lacan l’ajuste en sujet divisé. Divisé, précisément car il est toujours clivé entre son savoir conscient et un non-savoir inconscient. Ceci, à partir du moment où il s’inscrit dans le langage, entendu comme univers symbolique dans lequel il naît et se meut. 

    Néanmoins, cet univers symbolique qui constitue le sujet est fragile, car il lui assigne son premier traumatisme à travers cette division. Pourtant, il présente également sa potentielle force éthique, sa possibilité de développement en un sujet responsable. 

    Max Ernst, Oedipus Rex

    Le sujet lacanien est “un sujet de l’inconscient1”, et cet inconscient est “structuré comme un langage2”, un langage symbolique. L’inconscient lacanien est présenté comme une sorte d’univers symbolique qui parle au travers d’un sujet, sujet qui est dors et déjà celui de l’inconscient puisqu’il est toujours inscrit dans un langage.

    Lacan désigne l’inconscient comme un langage qui use d’une parole, et le symptôme est la retranscription, par signifiants, d’une “phrase en modulation continue3”. Cette phrase parle, elle dit, elle dicte l’existence du sujet, diction que la conscience ne veut pas entendre et dont elle se détourne (par refoulement). Entendu comme examen post-freudien, l’inconscient est une construction perpétuelle, toujours dans l’idée qu’il est une phrase qui se crée en continue : “Ca ne découvre rien […], l’inconscient invente”4. Le sujet lacanien est donc ce sujet de l’inconscient structuré comme un langage. Cette inscription inéluctable dans le langage est précisément ce qui le divise. 

    Salvador Dalí­, La parole divine, 1973

    L’univers du langage préexiste au sujet, et il s’inscrit pleinement dans la structure de l’inconscient dans un processus de fading, lorsqu’il abandonne sa singularité d’être pour survivre en tant qu’être-dans-le-monde: il est sujet de l’inconscient et c’est ce qui constitue son premier traumatisme, il ne sera jamais plus à lui-même et cela lui créera un manque perpétuel.

    C’est en ce sens que l’inconscient s’établit presque en structure ontique, car il donne cette modalité (être-dans-le-monde) à l’être (qui sera donc un manque-à-être ): “[…] cette béance – nous pourrions le dire – pré-ontologique5”. Avec Freud, nous ne parlons pas de statut ontologique de l’inconscient mais de statut ontique “ce n’est ni être ni non être c’est du non réalisé6”, car il ne s’agit pas d’essence mais d’existence, pas d’être mais de devenir, ce qui annoncera la dimension éthique de la psychanalyse lacanienne. 

    William Turner, L’Ange, debout dans le soleil, 1846

    Le statut ontique de l’inconscient est fragile, précisément car il est à l’origine de la division du sujet. Ce premier moment de pulsation traumatique (le fading), est caractérisé par l’apparition à soi et à sa disparition instantanée: une fermeture par l’Autre, qui fige en signifiant le sujet. Néanmoins, cette “désappartenance” à soi constitue une division nécessaire, originelle, d’un sujet d’ors et déjà raté puisqu’il a besoin de l’autre pour survivre. Ceci génère l’affrontement dual au coeur de la psychanalyse: entrer en cure analytique, c’est débuter un labeur avec son inconscient et son existence. La demande est celle d’une identité ! Une demande dont l’on attend sa réponse. 

    « Et soudain, je m’éveille, affolé, couvert de sueur. J’allume une bougie. Je suis seul. ».
    Illustration de la nouvelle de Maupassant Le Horla, 1908.
    Gravure sur bois de Georges Lemoine d’après un dessin de William Julian-Damazy (1865-1910)

    Mais cette demande demeure sans réponse, elle positionne le sujet face à une impossibilité dans le réel de répondre de son être: Qui suis-je? L’impossibilité de la réponse confond le sujet en symptôme (angoisses ou autres); il n’y a donc pas de sujet sans symptôme et l’enjeu de l’éthique sera de positionner le sujet face à cette difficile situation : “l’éthique ouvre le champ de l’acte”, l’éthique, c’est passer à l’action pour rater différemment et non plus en répétition: “La psychanalyse nous révèle que la dimension propre de l’acte […] c’est l’échec7”. L’éthique, dans la cure analytique, se situe précisément dans la conséquence de son discours, dans la rencontre de l’impossibilité de réponse à la demande, dans l’acceptation: nous sommes les pieds dans la responsabilité!  

    John Everett Millais, Ophélie, 1851-1852

    Le discours analytique n’admet aucun signifiant comme agent (aucun substitut, aucune paillette dans les yeux): il n’y a que l’objet a, toujours présenté et assumé comme une perte. L’objet a, entendu comme l’objet cause du désir, irrécupérable, occasionne l’impossible qui caractérise le trou (manque) de la structure langagière. La perte du désir est effective dans le réel, ainsi l’objet a en tant que cause de ce désir, est également positionné dans le réel, de sorte qu’il s’oppose au discours, qu’il se situe et s’accepte en impossible et ce, même s’il peut être représenté dans les domaines imaginaire ou symbolique. Le discours analytique place donc son impossible dans le comblage de la perte. Dans ce discours, l’analyste se propose en objet a, de jouissance, comme substitut à la perte, mais seulement le temps du processus psychique de l’analysant à appréhender sa division en tant que sujet troué, en tant qu’inéluctable manque-à-être. L’analyste se fait alors lui-même symptôme. Pour autant, il n’est ni poudre aux yeux ni opium du corps, il est un miroir temporaire pour se rencontrer, pour prendre le temps de l’acceptation et, finalement, faire avec. 

    René Magritte, La Condition humaine, 1933-1935

    La fragilité ontique de l’inconscient n’offre qu’un sentiment de déception face à un manque et à une demande ratée. Le sujet sera à jamais déçu des objets jouissifs et substituants qu’offre la société, et là, c’est le malaise: “la fonction du désir comme le manque à être8”. C’est pourquoi, et du fait de cette terrible fragilité, Lacan se sépare de Freud : “le statut de l’inconscient est éthique – non point ontique”, car il ne s’agit plus de vérité mais de sacrifice, plus de vérité mais de certitude face au Désir. 

    La dimension éthique de la psychanalyse se trouve dans sa potentialité à l’affirmation de l’existence du sujet. C’est précisément l’idée que Lacan se fait du rôle de l’analyste, c’est-à-dire la nomination et le bon usage de la Lettre: c’est la vocation éthique de l’analyste.

    L’enjeu éthique de l’analyste durant la cure est celle de nommer sans posséder, il ne s’agit pas d’imposer un Dire dans une relation de pouvoir (c’est le désir-averti). La vérité doit être suggérée mais la Lettre doit rester en mouvement, circulante. L’interprétation est l’inter-prêt de mots-passerelles qui, dans le transfert, suggérera la Voix, celle de son désir, à l’analysant en le mettant face à sa position de jouissance: “le droit à la jouissance émancipe le désir d’une réduction au plaisir, il menace le désir d’une extinction dans la jouissance9. La Lettre, portée par l’analyste, est mise en mouvement dans un Mi-Dire. Le Dire ne peut être total car le savoir inconscient qui prend la place de la vérité dans l’analyse est lui-même troué par le réel; son impossible est sa totalisation. L’énonciation ou le mi-dire de l’analyste se caractérise par son caractère interprétatif énigmatique: “L’énigme, c’est probablement cela une énonciation10”. 

    Francis Bacon, Œdipe et le Sphinx d’après Ingres, 1983

    Si l’analyste interprète a demi-mot, qu’il inter-prête, l’analysant se doit en première instance de se faire maître de ses signifiants en se positionnant également comme énonciateur. La réussite du discours est impossible et elle n’est pas l’objectif de la cure, c’est bien plutôt la rencontre avec sa propre division, avec le trou, et ce, afin que le sujet parvienne à Dire son noeud (dans lequel il devra abandonner la Vérité comme savoir inconscient total; le réel l’emporte sur le vrai). C’est le Dire du sujet qui le rend au plus responsable : “[…] le discours analytique reportera sur le sujet la responsabilité de son inscription dans tel ou tel discours11”. 

    Là est donc l’éthique du sujet : dans la responsabilité de sa réponse à l’Autre. La responsabilité c’est l’acte. L’acte de donner du sens à sa vie, de s’inscrire comme sujet dans le monde. L’acte de l’affront face à un incertain, face à un inconnaissable. Ne pas céder sur son Désir, c’est la responsabilité éthique du sujet comme réponse face à l’Autre qu’il doit s’engager à prendre dans un processus psychique profond et douloureux (la traversée du fantasme): entre acceptation de la perte et renoncement à un plus-de-jouir contemporain factice et illusoire. L’enjeu éthique du sujet est le Dire: nous sommes responsables de notre position de sujet. 

    La figure héroïque d’Antigone est la plus représentative d’un sujet certain de son Désir et de son sacrifice face au réel, face à la “Loi Créon” : “L’éthique du sujet s’éprouve dans sa façon de traiter le ratage de l’acte à satisfaire à la Loi du désir”. 

    Alors, quel est le rôle de la psychanalyse ? C’est l’impératif de l’émergence du sujet. C’est faire advenir le Je du sujet dans ce qu’il a de plus singulier: Wo es war Soll ich werden12. C’est en ce sens que la psychanalyse n’est pas affaire de morale mais d’éthique, car son objectif n’est pas la visée du Bien ou du Bon, mais de la rencontre et de la responsabilité. Ce Je du sujet est un Je du Dire, du Dire de son Désir, de l’énonciation de la Voix. Si l’émergence du Je est un impératif face aux injonctions du Surmoi, ils travailleront pourtant ensemble dans la cure afin de distinguer vouloir et désir; c’est la morale de l’injonction surmoïque contre l’éthique du Désir. 

    Alexandre Cabanel, L’Ange déchu, 1847

    L’éthique en analyse prend son importance dans ce qu’elle permet au sujet d’apporter du sens à sa vie, en examinant sa singularité et sa division, lesquels sont porteurs de son malaise et de son angoisse. L’éthique analytique est affaire de praxis.

    Son éthique, potentiellement salvatrice, porteuse de sens ou d’assomption de sa position en tant que sujet dans le monde, va à l’encontre d’une autre éthique contemporaine, qui se développe au fil du progrès technique et qui, dans son aspect illusoire, participe à l’effacement du sujet dans un malaise notoire. L’éthique analytique lutte avec l’éthique capitaliste, laquelle engendre bien des symptômes observables en clinique. Dans le discours capitaliste de production à outrance, l’interrogation de la division du sujet est léguée à l’Autre (un Autre barré, troué), de sorte que le sujet se déresponsabilise de la place qu’il veut prendre pour lui-même dans le réel, il ignore l’impossible auquel il se doit de se heurter. Pourquoi ? Car le discours capitaliste l’illusionne par un plus-de-jouir (c’est l’opium du peuple de Marx): une production illimitée d’objet a qui lui assure de lui procurer la jouissance tant attendue, ceci dans une promesse éternelle de production matérielle. Le sujet-usager s’aliène à la promesse de consommation d’un Autre qui ne répondra pas. Le capitalisme annihile le symptôme via la surconsommation (l’abolition de l’impossible indispensable), supprimant inéluctablement le fantasme, la division, le sujet, le Dire et, finalement, l’acte. Le sujet n’est plus qu’un individu, la singularité donne place à l’objectivité et à l’unité. C’est précisément cette totalité qui représentait l’impossibilité de notre sujet-inconscient. La perte de soi dans le discours hypnotisant du capitalisme est un risque que le discours analytique peut contrer, mais la mise en travail d’un sujet en vue de l’acceptation de la perte est un dur labeur qui nécessite un certain courage. 

    Si la psychanalyse ne se veut pas être une conception du monde nous dit Freud, elle est pourtant la porte d’entrée à la possibilité de créer du sens à sa vie, à l’émergence du sujet dans ce qu’il lui est propre. En ceci qu’elle est une éthique, elle permet au sujet de se placer dans le monde en tant qu’être parlant, éthique et responsable par l’acte, et ce, en assumant le raté et la répétition qui, à l’instar d’Oedipe13, nous colle à la peau comme un fatum.  

    Joan Miro, Composition (Petit Univers), 1933

    1. Kael, R., Un singulier pluriel, Chapitre 11: Le sujet de l’inconscient, 2013, p. 233. ↩︎
    2.  Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI: Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p. 36. ↩︎
    3. Lacan, J., Le Séminaire, Livre III, 128; 25/01/56. ↩︎
    4. Lacan, J., Le Séminaire, Livre XXI, 19/11/74. ↩︎
    5. Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI, leçon du 29 janvier. ↩︎
    6. Idem. ↩︎
    7. Lacan, J. (2006). Le Séminaire, Livre XVI, France, Paris : Seuil. pp. 346. ↩︎
    8. Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI, leçon du 29 janvier. ↩︎
    9. Bruno, P.  (2013) . Kant avec Sade. Psychanalyse, n° 27(2), 5-12. ↩︎
    10. Lacan., J. (1991). Le Séminaire, Livre XVII [1969-1970], France, Paris : Seuil. pp. 59. ↩︎
    11. Victoria. B. (2015). L’époque, les discours, l’amour : approche structurale et historique de l’indifférence aux choses de l’amour. Thèse de doctorat en Psychologie. Université Toulouse le Mirail – Toulouse II, 2015, p.  220. ↩︎
    12. Lacan, J. (1986). Le Séminaire, Livre VII. L’éthique de la psychanalyse (1959-1960), p. 16
      ↩︎
    13.  Cf. Mè phunaï d’Oedipe, “plutôt ne pas être né”. ↩︎

    3 réponses à « Quel est le rôle de la psychanalyse ? »

    1. Avatar de Stephan Levacher
      Stephan Levacher

      Super article d’un bout à l’autre. Mais on se dit que heureusement il y a l’autre approche de l’inconscient de Jung et cette perspective du Soi (véhiculée depuis le fonds des âges par de multiples doctrines). Et la coupure n’est peut-être qu’une couture. Il faut vraiment que tu vois « Element of crime » de Trier

    2. Avatar de Fabrice Laudrin

      Merci pour ce texte dense et rigoureux. Il déploie avec cohérence une éthique lacanienne fondée sur la division du sujet, le Dire et la responsabilité face au désir.
      En tant que psychanalyste du seuil, je me situe toutefois légèrement en retrait de cette téléologie du Dire. Dans la clinique, il existe des moments où l’éthique ne consiste pas encore à faire advenir un Je, mais à ne pas forcer la nomination, à maintenir ouvert l’espace où le sujet hésite entre se dire et se retirer.
      Le seuil est ce temps logique fragile où le sujet apprend d’abord à habiter sa division avant de pouvoir l’assumer. Dans une société qui exige sans cesse de se positionner à la volée et de le faire savoir, préserver cet intervalle n’est pas une fuite de la responsabilité, mais une condition pour qu’elle ne devienne pas violence.

      1. Avatar de Elisa Levacher
        Elisa Levacher

        Merci pour votre commentaire! En effet, peut être que l’acte de responsabilisation à travers la rencontre de son Désir n’est que l’idéal héroïque, celui qu’on retrouve dans le mythe d’Antigone… Réalistement, le seuil représenterait cet espace et ce temps nécessaires à ce labeur existentiel, presque d’utilité relativiste !

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • La castration en psychanalyse

    La castration en psychanalyse

    La castration ou Kastrationskomplex, est un l’un des concepts fondateurs de la psychanalyse. Il est un moment primordial dans la construction d’un sujet, à mi-chemin entre une structure, une angoisse et une opération symbolique. Si Freud introduit le complexe de castration en 1905 dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle, il se distingue d’autres complexes plus simples comme le complexe d’Oedipe, car il est à la fois un moment structurant et une menace symbolique. La castration en psychanalyse s’érige en noyau organisateur de la sexualité infantile – qui prend racine notamment dans le complexe d’Oedipe.  

    Le complexe, au sens psychanalytique, est une structure reliante : il noue différentes instances psychiques entre elles et suppose souvent une forme de régression, un sevrage par rapport à une satisfaction première. 

    Chez Freud, la castration est toujours d’ordre sexuel. Elle représente l’interprétation sexuelle d’un manque, c’est-à-dire la traduction symbolique d’une perte originaire dans le registre de la sexualité.

    La castration est le moment où l’enfant intériorise la menace de perdre son sexe (ou son équivalent symbolique), comme sanction du désir incestueux ou de la transgression du désir. Le complexe d’Œdipe correspond au passage par la phase phallique, et le complexe de castration se décline différemment selon le sexe. Chez la fille, s’inscrit un sentiment d’être privée d’un organe non-donné. Chez le garçon, la crainte d’une émasculation punitive.

    Séparation, Edvard Munch, 1896.

    Ces complexes peuvent se manifester à travers divers objets : les phobies, les rêves de dents qui tombent, ou d’autres figures symboliques. Mais dans tous les cas, l’inconscient demeure orienté par la sexualité : il suppose une peur, une menace, une crainte. La liberté sexuelle, dans cette perspective, ne dépasse jamais le “roc de la castration” (L’analyse avec fin et l’analyse sans fin) : on s’y heurte toujours. C’est l’angoisse de castration — qu’elle prenne la forme d’une passivité chez l’homme ou du penisneid chez la femme — qui marque la limite structurale du désir.

    Chez Lacan, cette limite se déplace. Le sujet est séparé de l’objet par le trou creusé par le langage : en entrant dans l’ordre symbolique, l’être parlant (parlêtre) fait l’expérience d’une perte constitutive. Le désir naît de cette perte : il est le mouvement par lequel le sujet cherche un objet qu’il n’a pas, un objet dont il est séparé par le langage. Cet objet manquant devient l’objet du désir, et son absence fonde la dynamique même de la pulsion. Le langage, paradoxalement, est à la fois ce qui sépare et ce qui permet de sublimer cette perte.

    C’est pourquoi, chez Freud, la sublimation offre une voie d’accès à une satisfaction dérivée : la jouissance d’un mot d’esprit, d’une œuvre poétique, d’un jeu intellectuel… autant de formes de plaisir symbolique où l’organisme n’est plus directement sollicité. La jouissance n’est plus ici purement sexuelle : elle se déplace dans le langage, elle se tempère, elle se civilise.

    Freud le disait : la castration est l’interprétation sexuelle d’un manque — un manque physiologiquement associé au langage.

    Œdipe explique l’énigme du sphinx, Ingres, 1827.

    Lacan ajoutera que cette interprétation doit être preste, immédiate, car elle est “entreprétée” par l’inconscient lui-même (Interview télévisée, 1973). L’inconscient n’apparaît qu’un instant : il affleure. Si l’interprétation ne vient pas à ce moment-là, elle se perd. Ainsi, la castration manifeste ce qui perdure de la perte pure : l’objet du désir ne cesse de se dérober, et la pulsion tourne autour de lui sans jamais l’atteindre.

    Là où la castration limite la jouissance, elle en oriente le flux : elle empêche l’excès, elle inscrit la jouissance dans une forme de mesure. Les jouissances non castrées — celles qui échappent à cette limite symbolique — n’ont pas de borne et glissent vers l’excès, vers le “pire”. La castration, dès lors, n’est pas simple privation, mais principe d’orientation : elle donne forme à la jouissance, elle la rend possible en la limitant.


    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • L’homme, ce loup civilisé

    L’homme, ce loup civilisé

    Homo homini lupus est… Cette célèbre locution latine est fréquemment attribuée au philisophe Thomas Hobbes, mais ses premières occurences lui sont pourtant antérieures. Sa première utilisation diffère quelque peu; elle nous vient de Plaute dans La Comédie des Ânes en 195 av. J.-C, II v495 : Lupus est homo homini, non homo, quom qualis sit non novit (« Quand on ne le connaît pas, l’homme est un loup pour l’homme1 »). La différence porte sur l’inconnu: face à l’étranger, à celui qu’il ne connaît pas, l’homme se fait loup. Plaute accuse ici la peur de l’inconnu plus qu’une cruauté originelle. C’est ensuite que la locution est reprise et remaniée par différents philosophes. 

    Hobbes se l’approprie dans De Cive et approfondit l’accusation(il n’en fera jamais mention dans son Leviathan): “Et certainement il est également vrai, et qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme2”. L’usage hobbesien s’éloigne de celui de Plaute puisqu’il en modifie l’intention initiale. Si Plaute incrimine la réaction de l’homme, Hobbes dénonce sa nature. Il y révèle la dualité de la nature humaine face à autrui : elle oscille entre la figure du dieu et celle du loup; il ne s’agit plus du même usage de l’adage car, là où Plaute décrit une réaction à la peur, Hobbes affirme une essence : l’homme, à la fois dieu et bête, porte en lui la miséricorde et la cruauté.

    L’essentiel reste la comparaison de l’homme avec le loup. Nous assimilons à l’image du loup deux conceptions: la bestialité et la cruauté, mais également la solitude et la meute. Comme le loup, l’homme est solitaire et cruel face à l’autre, mais pour survivre il peut faire concession et s’inscrire dans une collectivité. Ceci suppose que l’homme est foncièrement cruel envers son prochain s’il ne trouve pas une nécessité à faire communion. C’est une conception plutôt négative de l’homme qui ne parvient pas, à cause de sa nature animale, à se détacher d’un comportement bestial et individuel sauf s’il veut survivre; c’est là l’annonce d’un pacte social.

    Le Loup et le Chasseur, illustration pour les fables de Jean de La Fontaine par Gustave Doré (1621-95).

    Molière, dans Le Misanthrope, l’utilise dans ce sens et sans ambiguité:  « Puisqu’entre humains ainsi vous vivez en vrais loups3 ». La nature de l’homme est également postulée comme meurtrière par essence. Malheureusement pour lui, l’homme n’est pas un être solitaire, il est un animal social comme l’énonce Aristote dans Les Politiques. Il doit donc pactiser pour s’assurer une collectivité dans laquelle il ne se tue.

    La figure du loup symbolise la destruction, la cruauté et la sauvagerie, tant de notions qui vont à l’encontre absolue d’un maintien ou d’une construction sociale. S’il trouve une nécessité vitale à vivre en communauté, l’homme ne cesse de nier l’altruisme et l’unité que le concept de communion suppose. Le loup n’est pas foncièrement mauvais, ce n’est pas le propos que de dénigrer l’animal en soi, c’est surtout un moyen métaphorique pour désigner la difficulté que l’homme a de se défaire d’une nature pulsionnelle dont il semble être aliéné par essence, comme l’animal à son état instinctif. Or, c’est l’homme doué de la technè qui évolue et qui construit des civilisations, et quand l’évolution ne cesse de s’étendre, l’homme, lui, est condamné à demeurer en partie animal, ce qui l’asservit à sa bestialité. 

    Le travail de détachement à cette nature pulsionnelle de l’homme civilisé est l’un des plus laborieux dans le processus de civilisation. L’homme-loup c’est l’homme déshumanisé, l’homme qui n’arrive pas à se tenir civilisé, envahi par ses im-pulsions premières, celui qui ne revêt pas l’habit de l’homme-construit. 

    Guernica, Pablo Picasso, 1937.

    Hobbes parle d’un état de nature, d’une propension naturelle à l’agressivité que Freud, plus tard, conteste. Il ne s’agit pas d’un simple état naturel instinctif comme celui du loup, mais d’une nature pulsionnelle aux tendances destructrices;  l’homme est bien pire qu’un loup pour l’homme: les loups ne se mangent pas entre eux. N’y a-t-il rien de plus humain que l’agressivité, la destruction et l’anéantissement de l’autre?  


    La part de réalité effective cachée (…) c’est que l’homme n’est pas un être doux, en besoin d’amour, qui serait tout au plus en mesure de se défendre quand il est attaqué, mais qu’au contraire il compte aussi à juste titre parmi ses aptitudes pulsionnelles une très forte part de penchant à l’agression. En conséquence de quoi, le prochain n’est pas seulement pour lui un aide et un objet sexuel possibles, mais aussi une tentation, celle de satisfaire en lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier de ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus ; qui donc, d’après toutes les expériences de la vie et de l’histoire, a le courage de contester cette maxime ?4


    Vivre en communauté est le challenge qui s’offre à l’homme. La société lui est vitale et pourtant, il ne cesse de s’y entretuer. L’homme-loup n’est viable en société seulement quand il est face à une masse d’individus, formant un tout à part entière, une structure qui le domine, qui s’y affronte comme puissance ordonnante et dirigeante. Elle instaure les lois et le droit qui temporise pour un temps sa violence et son agressivité.

    Mais cette injonction à un prix, elle bride l’homme archaïque, elle l’interdit et la satisfaction des pulsions est limitée jusqu’au débordement, à l’éclatement et au déversement de la destruction en temps de guerre par exemple. Ce qu’évoque Freud dans Malaise dans la civilisation, et ceci à propos d’homo homini lupus est, c’est que la nature humaine ne cherche qu’à satisfaire un but, lequel est artificiellement guindée en société, de sorte que l’on peut se demander si l’évolution de la civilisation ne peut qu’empirer cette nature agressive et destructrice, à défaut de l’être déjà par nature; « en tâchant à savoir, dans leur rivalité, /Qui, de l’homme ou du loup, l’emporte en cruauté5 ». 


    1. WIKIPEDIA, Homo homini lupues est, https://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_homini_lupus_est. ↩︎
    2. HOBBES, T., De Cive, Épître dédicatoire. ↩︎
    3.  MOLIERE, Le Misanthrope, V, 1, v. 1523. ↩︎
    4. FREUD, S., Le malaise dans la culture in Oeuvres Complètes, tome XVIII, PUF, 2006. Page 297. ↩︎
    5. COURTELINE, La conversion d’Alceste, VI. ↩︎

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • Qui suis-je ?

    Qui suis-je ?


    Sigmund Freud découvre l’inconscient et le définit comme un savoir qui s’exprime au détriment du Je conscient cartésien. Ce savoir parle de manière symbolique et détournée à travers le symptôme et ne figure pas dans le champ de la connaissance d’un cogito qui pense, mais dans l’inconscient qui parle à notre insu. Précisément, ce lieu de savoir manque au Je conscient, il apparaît troué. C’est pourquoi Je ne suis pas le maître de ma propre maison1 car il me manque une partie d’une connaissance de mon être dans sa totalité. 

    Le sujet de la psychanalyse est un sujet divisé, clivé entre un savoir conscient et un non-savoir, inconscient. Là où Descartes affirmait “Je pense donc je suis”, Lacan rétorque “Je pense, je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas2; d’où la question : “Qui suis-je?” de l’analyse. 

    Qui suis-je si je ne suis pas qu’un simple Je ? 

    Narcissus (Ovid, Metamorphoses, III, 370-510), Pierre Paul Rubens

    Il nous appartient d’écouter ce que l’inconscient nous dit à travers un langage qui n’est pas celui de la conscience. Ecouter le symptôme, qui est la parole de l’inconscient usant de signifiants; “l’inconscient est structuré comme un langage3, mais un langage symbolique qui sans cesse nous dévoile: en rêve, au travers d’un lapsus, de maux, d’actes manqués, etc.

    Si Je fais partie intégrante du langage inconscient, celui-ci n’a pourtant rien d’individuel car il est précisément ce qui nous lie aux autres, à la communauté. L’inconscient est transindividuel car il est ce lien entre les générations, il nous permet de nous entretenir avec ce qui nous a préexisté. L’inconscient-langage est un tissage4 qui permet la continuité d’un univers symbolique chez chaque individu, les assujettissant et les conditionnant également à l’Autre. La structure langagière permet le maintien d’un système humain5 qui nous définit dès notre naissance et nous donne une place dans le monde: quand je née, je suis dès lors la “fille de…” et je suis nommée. L’inconscient permet l’instauration et la continuité d’une histoire, qu’elle soit familiale, générationnelle ou sociétale; il nous instaure et introduit dans un monde, une communauté et un discours qui nous préexiste. Le langage nous précède et ne nous est pas propre. Néanmoins, l’aspect singulier de l’inconscient qui se forme dans notre vie individuelle laisse quelque place à l’interprétation subjective, permettant le façonnage et la création d’une réalité personnelle: l’inconscient est une assignation plus qu’un déterminisme.

    Au-delà d’un discours historique antérieur, l’inconscient est le lieu d’un savoir qui nous manque et ce trou qu’il constitue sera voué à l’interprétation; nous avons pour responsabilité de donner une réponse à cette assignation du langage. Tout dépend de l’appréhension que l’on a du discours donné de l’Autre, mais nous n’y sommes pas nécessairement réductibles. L’aspect déterministe de l’Autre est précisément rejeté par notre prise de responsabilité réelle à répondre au signifiant dors et déjà donné. Le vrai déterminisme réside dans la confrontation personnelle au signifiant bien plus que dans une dépendance anatomique – laquelle pourtant Freud désignait être notre “destin6

    Ai-je un destin? 

    Composition 8, Vassily Kandinsky, 1923

    Répondre à “l’énigme du réel de son être7, c’est précisément la seconde fonction du symptôme qui a à nous dire des choses et qui défie les déterminations bio-psycho-sociales en nous offrant la possibilité d’une réponse non-réductible au langage symbolique de l’Autre auquel nous sommes assujettis par essence; il est question de construction à partir de composantes symboliques données. Le destin réside dans la responsabilité à entreprendre l’écoute de qui l’on est véritablement.  


    1.  FREUD. S., L’Introduction à la psychanalyse. ↩︎
    2. MASOTTA, O., « Jacques Lacan ou l’inconscient aux fondements de la philosophie », Psychanalyse, vol. 31, no. 3, 2014, pp. 107-124. ↩︎
    3.  LACAN, J.,, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p. 36. ↩︎
    4. Berger, Frédérique F, Bernadette Lemouzy-Sauret, et Marie-Jean Sauret. « Sujets et lien social contemporain », Cliniques méditerranéennes, vol. 79, no. 1, 2009, pp. 279-295. ↩︎
    5. LACAN. J., Le Séminaire, Livre I : Les écrits techniques de Freud (1953-1954), Paris, Seuil, Points, 1975, p.248. ↩︎
    6. LACAN. J., Le Séminaire, Livre X : L’angoisse (1921-1962), 2004, Paris, Le Seuil, p.207; 13/III/63. ↩︎
    7. Berger, Frédérique F, Bernadette Lemouzy-Sauret, et Marie-Jean Sauret. « Sujets et lien social contemporain », Cliniques méditerranéennes, vol. 79, no. 1, 2009, pp. 279-295. ↩︎

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • L’Agoraphobie, celle que l’on confond tous  

    L’Agoraphobie, celle que l’on confond tous  

    D’où provient le terme d’agoraphobie ? 

    Le terme d’agoraphobie nous vient de Carl Westphal: un neurologue, neuroanatomiste et psychiatre prussien du 19ème siècle (1833-1890). Il travaillait à Berlin en tant que psychiatre et il étudiait plus précisément la psychiatrie sous l’angle neuropathologique. C’est à lui que l’on doit le terme d’agoraphobie, puisqu’il l’invente en 1871 suite aux observations répétées chez certains de ses patients d’une sorte d’anxiété extrême récurrente à l’idée de se rendre en place publique. En tout premier lieu, l’agoraphobie est assimilée à une affection névropathique: une maladie liée au système nerveux qui occasionne une défaillance psychique. 

    Tout le monde se méprend à propos de l’agoraphobie. 

    Le terme d’agoraphobie se construit d’agora et de phobos en grec, signifiant “assemblée” et “peur”. Le mot “agoraphobie” désigne littéralement une peur de l’assemblée ou de la place publique. Pourtant, lorsque Westphal observe cette phobie, il se rend très vite compte que ce qu’il appelle en premier lieu et par défaut agoraphobie n’est pas du tout une peur de la foule, elle montre bien plutôt la peur de ne pas pouvoir fuir un espace ou d’y être face, mais cet espace peut-être vide! C’est de par son étymologie que son amalgame est si répandu.  Attention, l’agoraphobie n’est pas la peur de la foule (démophobie), ni la peur de la masse (ochlophobie), elle doit nécessairement être comprise comme la peur d’être bloqué dehors, de ne pas pouvoir fuir, de ne pas pouvoir être secouru quand l’on est hors de chez soi. 

    Cette peur est caractérisée par la violence de sa manifestation. Loin d’être une simple frayeur, elle représente une terreur ou une peur panique, ce n’est pas une angoisse mais une manifestation anxieuse extrême, de sorte qu’elle est absolument handicapante pour le sujet qui la subit: tout devient compliqué et paniquant. Chez les cas phobiques, elle se manifeste principalement par l’acte d’évitement. Les crises d’angoisses, la recherche incessante d’objets paraphobiques ou encore le trouble panique s’y ajoutent. L’agoraphobie a tendance à se développer à la fin de l’adolescence, mais aussi à l’âge adulte entre 30 et 45 ans. Cette peur touche entre 2 et 4% de la population. Si elle n’est pas dangereuse, la manifestation de l’agoraphobie est pourtant particulièrement violente pour le sujet car elle trouve son climax en seulement 10 minutes mais peut se prolonger jusqu’à 1 heure de temps. Le sujet ressentira alors des palpitations, des tremblements, des vertiges, de la déréalisation, des nausées, etc. Parfois même jusqu’à se sentir mourir.  

    Le Cri, Edvard Munch, 1893, Musée national de l’Art, de l’Architecture et du Design, Oslo.

    Dans son ouvrage L’agoraphobie, une manifestation névropathique, Westphal nous présente l’origine de son invention du terme d’agoraphobie, suivant une observation clinique représentative de la chaire psychiatrique berlinoise. Ceci, suite à la plainte de certains de ses patients d’une peur irrationnelle de se rendre dans un espace considéré comme public: hors de chez eux (bondé ou vide). C’est pourquoi, d’une première intention de catégoriser cette peur, Westphal la nomma Agoraphobie, en référence aux espaces publics, à “la place”, du grec agora, et non à la foule de gens qui peuvent occuper cet espace. Les personnes qui subissent cette peur incomprise se trouvent confrontés à une autre peur, celle d’être pris pour des malades, pour des démens et d’en subir une honte de la part des autres. Cette peur de la honte est fondamentale dans l’agoraphobie.


    Trois cas d’agoraphobies observés par Westphal pour illustrer notre propos;

    Le premier cas est un homme, voyageur de commerce, dans l’incapacité et la peur totale de traverser des “places désertes”; il pense ne jamais pouvoir franchir la place. Face à la situation il présente des symptômes de tremblements, de tachycardie, de l’angoisse. Tout cela s’atténue quand il s’approche de maisons. Ce phénomène anxieux reprend lorsque les magasins dans les rues sont fermés, s’il est tard, s’il n’y a rien pour “rentrer”. Pour parer à cela, il use de ruses diverses : parler à des gens, les escorter, attendre le passage d’une voiture, boire de l’alcool, etc., pour divertir son esprit. Il fait toujours en sorte de se renseigner sur ses destinations afin de prendre ses précautions, de ne pas se retrouver dans un endroit désert sans solution de repli à “l’intérieur”. Le patient définit cela comme “la peur d’avoir peur”, il ne s’agit pas du vertige. Cette peur s’est installée suite à un évènement : “un jour, quittant la ville dans une allée bordée d’arbres, au-delà des dernières maisons, il se sentit gagné par un étrange « coup dans le moral » et fit demi-tour au niveau du cinquième ou du sixième arbre. Depuis lors, il n’a plus pu parcourir de grands espaces”.   

    Le deuxième cas est également un homme, jeune et commerçant, un patient connu du psychiatre et lui demande surtout de “ne pas le considérer comme un fou”. Il est également confronté à une peur de la traversée de places désertes et d’endroits où les magasins sont fermés. Le sentiment s’atténue lors de trajets familiers ou le patient sait qu’il y a des maisons d’amis à proximité. Tout déplacement est compliqué et il présente des difficultés à sortir plus de 5 minutes. Les symptômes sont des bouffées de chaleur, des palpitations, des tremblements, un sentiment d’égarement; il pense également ne jamais pouvoir franchir la place. Il n’y a toujours pas le ressenti d’un quelconque vertige. Pour contrer son mal il s’accompagne d’un ami pour sortir et ça va mieux. Être à proximité de véhicules l’apaise également. L’alcool réduit considérablement la peur pour lui aussi. Il n’y a aucune anomalie physique ou sociale. Pourtant, il semble ressentir une sensation d’étrangeté vis-à-vis de lui-même assez récurrente, majorée par les symptômes de l’agoraphobie. Il ne se sent “pas tout à fait comme les autres”. Pour cacher sa phobie, il use de son épilepsie comme excuse qui, pourtant, ne s’est pas manifestée depuis 1 an. Il pense d’ailleurs que sa phobie vient de sa première crise d’épilepsie car il ne pouvait plus se déplacer seul. Il a une prédisposition héréditaire aux névroses et souffre également d’éblouissements. 

    Le troisième cas est encore un homme, âgé et ingénieur. Il souffre d’anxiété quand il doit traverser des places ou des vastes espaces en plein air. Cela s’accentue quand il n’y pas ou moins de maisons autour de lui. Les symptômes se manifestent par une oppression au niveau du cœur, une vive chaleur au visage, un teint écarlate. Pour contrer la peur il peut contourner une place, la traverser en courant. Les voitures en mouvement atténuent la peur, être distrait par un ami également. S’il lui arrive d’angoisser même avec un proche, il prétexte une indisposition. Selon lui, il craint d’attirer l’attention c’est pourquoi les places peu remplies sont les pires: on ne voit que lui. Il a l’impression que le sol s’effondre sous ses pieds quand il est au paroxysme de son angoisse, pourtant il ne s’agit pas de vertige. Il n’a pas trop de difficultés avec les grands espaces vides en pleine nature. Il ressent dans certains cas une peur de ne pas pouvoir sortir. Suite à ces “échecs”, il se sent faible. 


    La description des trois cas de Westphal est assez complète, nous sommes renseignés sur leur aspects physiques, biologiques, sociaux. Il n’y a pas non plus d’anomalie nerveuse qui pourrait expliquer cette peur: pas de maux de tête, pas de vertige, pas de vomissement, pas de nausée. Ils ne sont pas non plus hypocondriaques au vu de leur manière d’expliquer leur problème. Aucune anomalie physique, si ce n’est de l’asymétrie corporelle et de l’éblouissement oculaire. Aucune prédisposition héréditaire non plus. Westphal n’oublie pas de les questionner quant à leurs ressentis, à leurs interprétations ou à l’éventuelle cause de la peur. 

    Dans les trois cas, les symptômes de la phobie sont quasiment les mêmes : palpitations, chaleur, tremblements, etc., l’insistance de Westphal sur la présence d’éblouissement oculaire, avec la cause épileptique et la sensation de vertige sont légitimes puisqu’il cherche un facteur neurologique, mais la classification phobique de ces cas en psychiatrie en révèle l’origine potentielle (de la phobie en générale). 

    Westphal nous a permis de mettre la lumière sur cette peur irrationnelle et de la démêler d’une peur de la foule si souvent confondue. La définition du terme d’agoraphobie se précise dans une peur de l’espace, vaste et bien souvent vide. Les mêmes objets paraphobiques sont présents : les voitures, les gens/amis, l’alcool, et tout ce qui peut divertir l’esprit et le libérer de l’enfermement d’un espace ouvert.

    Le Voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich, 1818, Kunsthalle de Hambourg, Hambourg.

    Tous ces évitements donnent à penser que l’agoraphobie est presque une peur de sortir ou de ne plus pouvoir rentrer; vouloir fuir au plus vite l’espace peut supposer la peur de ne plus pouvoir rentrer, de ne plus pouvoir se mettre à l’abri, d’être pour toujours vulnérable ou même juste d’être vu. Il n’y a pas réellement d’évènement majeur et traumatique qui auraient pu être la cause de cette phobie et c’est ce qui continue de questionner le plus. Il semble que l’agoraphobie soit avant tout une peur de la peur — une phobie reine, car elle ne se fixe sur aucun objet, mais sur un vide, peut-être existentiel?

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • Les schizophrénies par Eugen Bleuler

    Les schizophrénies par Eugen Bleuler

    En 1911, dans La démence précoce ou le groupe des schizophrénies, Eugen Bleuler introduit la notion de schizophrénie en l’opposant au terme de démence précoce d’Emil Kraepelin jusque-là utilisé pour parler des mêmes cas cliniques. Pourquoi Bleuler récuse-t-il ce terme? 

    La démence précoce (dementia praecox) de Kraepelin est une psychose chronique que l’on observe chez l’adolescent ou chez le jeune adulte qui présentent de sévères troubles intellectuels et affectifs, lesquels évoluent de manière dégénérative et irréversible jusqu’à une phase terminale qu’est l’effondrement psychique et cognitif total. 

    L’introduction du terme de schizophrénie par Bleuler au même moment pour parler de l’observation des mêmes troubles surgit alors en révolution. Par souci de classification scientifique et de compréhension, il persiste à classer la schizophrénie dans le tableau clinique de la démence précoce, mais l’apport de nouvelles caractéristiques majeures de la pathologie est conséquent. La schizophrénie se démarque foncièrement de la définition de Kraepelin: au contraire de la démence précoce, elle s’érige en pathologie multiple. La grande diversité des syndromes que présente la schizophrénie instaure évolution et états entre stagnation, recrudescence et progression. Par cette première caractéristique, Bleuler place la schizophrénie aux antipodes du terme de démence de Kraepelin qualifiée par son irréversibilité. La définition multiple de Bleuler renverse la notion étriquée de Kraepelin; désormais il y a autant de schizophrénies que de patients atteints par cette maladie.

    Si la schizophrénie recèle différents degrés ou stades en fonction du patient, sa nature reste toujours la même. Bleuler implante un noyau à la schizophrénie qui se retrouve chez chaque patient: la spaltung ou la dissociation des fonctions psychiques. Ce remaniement insiste donc sur un mécanisme central, structurant et immuable de la pathologie qu’est la scission des fonctions psychiques: le patient est coupé dans la continuité de sa personne-propre (dans ses pensées, ses affects et même sa volonté). Cette particularité centrale invoque alors des troubles principaux qui en découlent directement, ils sont composés de: 

    • Dissociation d’une continuité et d’une logique du cours de la pensée (incohérence des idées et absence de projection). 
    • Ambivalence des affects, de la volonté et des pensées (contradictions et changements émotionnels et comportementaux brutaux). 
    • Affectivité réduite, absente ou inadaptée.
    • Retrait social autistique (retrait sur soi-même et détachement de la réalité vers un monde intérieur et propre). 
    Autoportrait, Francis Bacon, 1971.

    Ces symptômes principaux invoquent ensuite et seulement d’autres symptômes bien plus contingents, presque environnementaux et sociaux qui se greffent, en fonction du patient, aux symptômes principaux. Bleuler nomme ces symptômes « accessoires » pour souligner leur contingence, ce sont des modalités qui se constituent bien souvent de:

    • Hallucinations (visuelles, auditives, cénesthésiques).
    • Idées délirantes.
    • Catatonie. 

    Ces symptômes accessoires ou secondaires ne sont pas propres à la schizophrénie car ils se manifestent également dans d’autres pathologies. Ils peuvent être observés dans certains cas de schizophrénies comme une “valeur ajoutée” qui ne lui est pourtant pas spécifique. 

    L’apport de Bleuler impacte l’évolution et le pronostic de ce qui fut appelé démence précoce par Kraepelin. La notion de schizophrénie supprime les caractères dégénératif et irréversible de la pathologie et ouvre la voie au champs des possibles (stabilité, rémission partielle, améliorations, aggravation, déchéance terminale). L’approche de Bleuler est bien plus souple et moins fataliste, elle brise les limites de la nosographie stricte de la psychiatrie classique. 

    Quels sont les enjeux concrets pour la psychiatrie? Bleuler déploie une vision plus humaine. Il ne se limite pas à une liste symptomatique pour catégoriser un patient, il ne le classe pas dans une case pathologique selon un diagnostic strict et préétabli. Bleuler offre une importance novatrice au vécu subjectif d’un homme puisque la schizophrénie prend une forme atypique en fonction de l’environnement, de la psychologie, de l’expérience d’un patient. La maladie est un tableau clinique, mais également une organisation psychique singulière; “patient” au pluriel suppose “pathologie” au pluriel. Bleuler redéfinit la démence qui n’est plus inexorable mais organisée autour de la dissociation, bien qu’il y ait des symptômes spécifiques, il y a aussi des symptômes variés et des évolutions différentes. C’est pourquoi Bleuler parle d’un “groupe de schizophrénies” bien plus que de schizophrénie au singulier. 

    L’héritage de Kraepelin et de la psychiatrie classique qui précède Bleuler demeure. En imposant la notion de Dementia praecox (démence précoce), Kraepelin a également édifié une catégorie nosographique en psychiatrie qui ne se démantèle pas si aisément. C’est donc par souci nosographique que Bleuler continue de ranger les schizophrénies dans le tiroir de la démence dominant de l’époque le temps de la compréhension par ses pairs, étant la seule référence scientifique disponible à ce moment pour se faire entendre. 

    Quelle est finalement la position de Bleuler? Novateur voire révolutionnaire, il rejette l’idée de démence au sens strict: aucune déchéance n’est irréversible tant qu’elle n’a pas atteint un degré terminal (Binswanger parle du stade de la Terreur). Il se place en humanitaire quand il attribue encore une singularité et une vie personnelle aux patients qui, malgré la maladie, conservent leurs capacités intellectuelles d’une autre manière à travers un imaginaire souvent surabondant, une vie intérieure riche et vive. Le noyau spaltung agrandit la vision étriquée de la psychiatrie de l’époque à une plus large périphérie qui prend bien plus en compte le sujet. 

    La lecture, Pablo Picasso, 1932.

    La multiplicité n’entraîne-t-elle pas la dispersion? Contrairement à Kraepelin qui souhaitait l’élaboration d’une pathologie homogène, Bleuler défend la multiplicité et la diversité —non pas de la nature mais dans les formes qu’elle prend. Les schizophrénies sont plurielles dans leurs manifestations: deux patients n’ont pas forcément les mêmes symptômes, les mêmes réactions. La diversité suppose également les sous-formes que peut prendre la schizophrénie: l’hébéphrénie, la catatonie, les états paranoïdes ou les paraphrénies. Mais les tableaux cliniques demeurent et permettent de distinguer la pathologie par la reliaison qu’opère le noyau commun de la spaltung. Pour Bleuler, les formes de la schizophrénie ne sont pas des pathologies à part entière mais bien des variantes d’expression de celle-ci, des manifestations diverses qu’elle peut prendre, des modalités d’apparitions. Ces sous-formes peuvent être présentes ou non, peuvent se combiner chez un même patient ou non, c’est le propre de leur caractère contingent. La nature de la schizophrénie est la dissociation, son cœur les symptômes fondamentaux, le reste n’est qu’accessoire. L’élargissement que Bleuler établit contre la découpe stricte de la psychiatrie classique défend une réalité clinique : on n’observe jamais réellement de catégories indépendantes. Bleuler critique la superficialité de la nosographie classique qui passe à côté de la clinique réelle qui démontre rapidement qu’un patient dans la réalité passe d’un état à un autre, qu’il peut combiner plusieurs tableaux. 

    La schizophrénie est-il un terme « fourre-tout »? C’est une des principales critiques que Bleuler a reçue à l’introduction de sa nouvelle conception. Cette critique du « sac à symptômes » dans lequel chaque trouble qui s’approche un peu d’une dissociation pourrait être rangé dans le groupe des schizophrénies accuse une extension massive du diagnostic, presque trop large. Pourtant, elle annonce une avancée prometteuse en psychiatrie clinique. L’extension de la dimension nosographique entame une diminution des cases dans lesquelles sont enfermés les patients. Véritablement vécu comme un enfermement, la classification psychiatrique ordonne et commande aux aliénistes en fonction d’un diagnostic et non d’une réalité clinique humaine. Bleuler ouvre la voie à une vision plus souple de la psychiatrie, plus encline à la réalité. En refusant d’attribuer des symptômes propres aux groupes des schizophrénies, il estime la singularité du parcours de vie du patient. Néanmoins, la schizophrénie reste un grand groupe hétérogène lié par sa nature symptomatique qu’est la dissociation; il n’abolit pas le syndrome. Il refuse simplement de séparer les formes cliniques comme des maladies distinctes avec comme seul prétexte un besoin nosographique plus bureaucratique que nécessaire. Cette classification inclusive forme précisément sa grande rupture avec les manières de Kraepelin. 

    Comment se caractérise cette inclusivité? Bleuler révèle l’importance de la connaissance singulière de la vie du patient. Il ne s’agit plus de poser un diagnostic sur un malade conditionné par la maladie, il s’agit d’écouter et d’apprendre sur la vie intérieur d’un individu qui présente des symptômes divers qui découlent de son existence, laquelle a produit des mécanismes affectifs propres au patient qui n’est plus simplement un malade mais également un individu avec une vie, avec un monde vécu. Il n’y a plus de séparation entre l’homme et le malade puisque la schizophrénie touche à toutes les dimensions de la subjectivité; il faut accueillir un individu qui souffre et écouter son vécu pour comprendre ainsi la maladie qu’il subit. En ce sens, Bleuler est l’un des premiers psychiatres à porter quelques attentions à la méthode psychanalytique de Freud qui propose précisément une cure thérapeutique par la parole (talking cure). Bleuler propose aux psychiatres d’étayer leur pratique et leurs connaissances médicales sur la psychanalyse. Peu après, le psychiatre suisse Ludwig Binswanger, propose dans ce sens une nouvelle conception de la clinique psychiatrique axée sur la psychanalyse et la phénoménologie, pour défaire le patient des stéréotypes classificatoires qui l’encombrent plus qu’ils ne le soignent. La Daseinsanalyse de Binswanger va plus loin encore que la révolution bleulerienne; il refuse catégoriquement l’idée de maladie comme une entité qui viendrait de l’extérieur, il n’y a dans la figure du patient qu’un individu qui souffre d’une modalité possible de l’existence humaine, il a seulement une autre manière d’habiter le monde. De sorte que le patient est toujours et d’abord un être-au-monde (un Dasein, notion qu’il reprend au philosophe Heidegger). La conception de Binswanger abolit absolument le concept de maladie et annihile la nosographie médicale qui, selon lui, ne sert à rien en clinique psychiatrique. Si Bleuler ne va pas si loin, il aura contribué à l’avènement d’une psychiatrie plus humaine en introduisant la possibilité de la pluralité des schizophrénies, ce qui permettra plus tard d’ouvrir un dialogue entre la psychanalyse, la phénoménologie et la psychiatrie. Dans les deux cas, le refus de réduire le patient à un cas pathologique classifié ou à un simple malade, déploie la souplesse de la clinique psychiatrique à travers la dimension de l’homme total.  

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

  • Plaisir ou jouissance… L’excès est le symptôme de notre époque

    Plaisir ou jouissance… L’excès est le symptôme de notre époque

    Le rapport que nous entreprenons avec notre plaisir et la place que nous lui accordons fait controverse: bien trop, pas assez? Le segment du plaisir est tiraillé entre l’ascétisme et la jouissance, entre suppression et excès.  De la philosophie pratique des stoïciens à la pensée pascalienne, en passant par les préconisations de Saint Thomas d’Aquin, la place que doit prendre le plaisir dans notre vie questionne. 

    L’homme désire un objet qui puisse lui procurer satisfaction ; cette satisfaction trouve son apogée dans le plaisir, voire dans la jouissance. Pour atteindre cette apothéose jouissive, il produit des objets de plaisir et se sert de l’autre pour parvenir à sa fin (ou sa faim?). Pourtant, il n’est jamais réellement comblé et toujours en redemande de ce sentiment de plaisir presque océanique 1. De sorte qu’il produit encore plus:  son désir et sa jouissance sont insatiables et surtout, il en souffre.

    Dans cette souffrance due à l’insatisfaction, nous sommes le névrosé, le psychotique, le pervers: piégés dans l’enfer aliénant de l’addiction à la jouissance, à l’excès du plaisir. Le problème semble être celui de la modération, de la tempérance. Pourtant, l’ascète, qui ne s’adonne ni à la jouissance hors-corps ni aux addictions du monde physique, demeure tout aussi malheureux : il reste prisonnier d’une autre illusion, tout aussi addictive, celle du grand Autre 2. L’ascète est esclave d’une autre puissance tout aussi muette et absente, qui ne répondra jamais à sa demande aux allures de vœu. Il est inévitablement déçu de par son fanatisme. Comment et où trouver le juste milieu d’un rapport sain au plaisir?

    Le Jardin des délices, Jérôme Bosch, triptyque (1490-1500), Musée du Prado, Madrid.

    La jouissance est l’excès des choses qui permettent la procuration immédiate du sentiment de plaisir, on en redemande inlassablement, elle devient nocive. La tempérer, c’est la prudence des épicuriens, le juste milieu d’Aristote. Si nos penseurs nous avertissent sur la nécessité d’une tempérance de la jouissance, nous en sommes-nous au fait des siècles plus tard? 

    Dans notre monde contemporain capitaliste et consumériste, l’homme jouit exponentiellement de ses biens, dans lesquels il inclut l’autre. S’il prend plaisir en quantité, il devrait être de plus en plus heureux, entouré de ses biens jouissifs. Pourtant, on remarque en clinique névrotique une recrudescence de patients anxieux, submergés par un malaise. Le problème jouissif persiste. 

    En réalité, l’état capitaliste de la société contemporaine entraîne un plus-de-jouir consumériste: produire plus, posséder plus, jouir plus, sans fin. Ce n’est qu’illusoire et décevant. Devons-nous arrêter de jouir une bonne fois pour toute pour remettre les pendules du plaisir à l’heure? 

    Le Pays de Cocagne, Pieter Brueghel l’Ancien, (1567), Alte Pinakothek, Munich

    Nous jouissons d’un objet, d’une chose, d’une présence, qui nous devient alors un symptôme de jouissance, elle nous devient elle-même désirante, supposant son manque quand elle se fait absente et non comblée. Le plaisir inscrit dans un système capitaliste fait de la jouissance un cercle vicieux. Mais d’où provient cette recherche profonde de plaisir à outrance?

    C’est le concept même de la pulsion freudienne. La pulsion découle d’un premier besoin physiologique créateur d’une dépendance à l’autre: premièrement à la mère, deuxièmement à l’objet de désir, substitut de la mère. La première satisfaction du besoin crée le premier sentiment de plaisir, une perception endogène que le nourrisson va ressentir. C’est pourquoi la pulsion ou le désir d’un objet s’étaye d’un premier besoin organique originel. Le besoin d’un plaisir est naturel et biologique, d’ordre pulsionnel, mais la jouissance excessive est une construction, une barrière contre autre chose, mais quoi?

    L’homme jouit d’un objet qu’il aura désiré. Le problème réside dans ce qu’il pense être l’objet de désir qui ne l’est pas véritablement, qui n’est qu’un substitut au véritable désir. Il ne peut jamais réellement prendre un plaisir satisfaisant avec l’objet-leurre, ce qui le conduit à l’excès pour tenter d’être rassasié. La demande n’est jamais celle que l’on pense être et c’est la même chose concernant le désir : le désir n’est pas celui que l’on perçoit à tort dans le substitut, il est autre. De par l’insatisfaction qu’il provoque en chaîne, l’objet ne peut qu’engendrer de la jouissance. 

    La jouissance est ce sentiment que le nourrisson ressent au contact de la mère qui répond à ses besoins. Ce plaisir extrême et premier est donné par la mère (le contact, l’amour, le sein), il sera sans cesse recherché par la suite. Est-ce cela le véritable désir? Le nourrisson est nécessairement séparé du corps de la mère et se sépare donc de la jouissance qu’elle procure. Ce qui le sépare –entre autres– de cette jouissance est la loi symbolique que le père impose à son enfant via l’interdit de l’inceste (tu ne peux désirer ta mère): il instaure une barrière entre l’enfant et sa jouissance. L’objet de désir originel n’est plus, il est perdu à jamais. Alors comment ne pas lui façonner de substitut qui mènerait à l’excès? 

    Le problème de l’homme contemporain c’est qu’il ne différencie pas le désir de la jouissance. Il ne reconnaît pas que le véritable désir suppose une perte, une limite! Il se heurte aux objets infinis. Il s’agit de jouir de l’objet (objet a) à tout prix, et cet objet, pris dans un système capitaliste aliénant, n’est plus qu’un simple objet, il devient aussi l’autre (services, mains d’œuvre, etc.). 

    Jouir de l’objet et de son semblable, c’est précisément ce que mentionne Sade dans Français, encore un effort si vous voulez être républicains: l’embarras de la montée du capitalisme et la généralisation de la jouissance illimitée (sans perte ni limite), de son caractère commutable (passer d’un objet à un autre). L’éternelle jouissance submerge le sujet contemporain et le consumérisme de masse pose une question profonde. Comment en est-on arrivé là?

    C’est l’échec-même du pari de Pascal énoncé dans ses Pensées


    Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, ou il n’est pas. » Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre; par raison, vous ne pouvez défaire nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien. — Non ; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier. — Oui, mais il faut parier ; cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. (…). Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter.3


    L’homme contemporain occidental ne croit plus en Dieu (en majorité), l’Autre qui le remplaçait, qui faisait poids dans le pari, est supprimé, barré, il n’y a donc plus de raison de ne pas succomber à la jouissance. Dans le capitalisme en croissance de Marx, c’est la renonciation au grand Autre (Ⱥ) qui suppose la renonciation à la jouissance éternelle et infinie du paradis divin (ultérieure), portant ainsi sa préférence sur l’objet du désir et sur la jouissance finie (instantanée) (Ⱥ suppose -∞). Une vie régie par un -∞ suppose l’immédiat, l’instantané, l’incessant. 

    Le mal-être atteint nécessairement un sujet qui ne veut pas renoncer à la possession de l’objet ou à la jouissance qu’il faut pourtant limiter, à laquelle il faut imposer une perte, au risque sinon d’être inévitablement submergé par l’urgence. 

    Le discours capitaliste s’écrit A, a,-∞: Dieu supprimé (Ⱥ), l’Autre (A) du capitalisme devient l’esclave dont chacun dispose et qui s’apparente maintenant à l’objet a; le besoin de main d’oeuvre en continu ou du consommateur est exponentiel au besoin d’un objet surproduit et surconsommé. L’homme contemporain du capitalisme ne veut pas perdre son objet a dont il jouit, ni son Autre qui lui apporte jouissance (la formule du discours capitaliste compris dans un système continu et infini ne permet aucune perte et s’écrit Ꞩ/S1,S2/a). Cette formule sans limite ne peut être que créatrice d’un malaise notoire. Nous devenons Sisyphe faisant rouler éternellement notre jouissance dans une éternité absurde.  

    Le Mythe de Sisyphe, Serge Mazet, 2016.

    Remettre en question notre rapport à la jouissance est primordial. Et si nous renonçions à notre désir matérialisé pour tenter la rencontre avec notre véritable désir?

    Reprenons le pari de Pascal sous l’angle d’un pari réussi dans lequel il propose ceci: parier sur un +∞, un au-delà jouissif (le paradis) qui vaudrait toujours mieux. C’est cela l’argument de Pascal pour convaincre les libertins de ne plus être esclaves d’une jouissance dépravée et sans limite de l’objet, source de souffrance perpétuelle. 

    Pourtant, la conception d’une vie suivant un modèle A, 0,+∞ n’est qu’une seconde forme d’aliénation à une jouissance infinie différente. Le -∞ du consommateur et le +∞ du croyant sont deux pôles perçus dans l’Autre et sont vécus pour l’Autre. Or, penser que l’Autre attend quelque chose et veut quelque chose est une perte de temps; l’Autre ne demande rien et il ne répond jamais. Toute la souffrance de l’homme contemporain tient en son aliénation à l’Autre, à la promesse d’un bonheur individuel. Si cette promesse est demandée à l’Autre et attendue par l’Autre, alors elle sera toujours déceptive. Barrer l’Autre, c’est là la première étape: il n’y a pas de promesse et il n’y en aura jamais dans ce qui est absent. 


    L’étoffe de toute jouissance confine à la souffrance4.


    Comment perdre cet espoir ? La jouissance originelle réside dans la mère, laquelle est catégoriquement prohibée par le père. Transgresser cet interdit incestueux est une trop grosse prise de risque et on préférera l’objet substitut que l’on confond de toute façon. Mais cette confusion peut être atténuée: admettre qu’il n’y a rien dans l’Autre, qu’il n’y aura aucune réponse, aucune satisfaction. 

    La psychanalyse aborde cette suppression du grand Autre Ⱥ par le biais de la suppression-même de la figure du psychanalyste comme grand Autre (entendu comme figure d’autorité supérieure); le psychanalyste ne détient aucune vérité. C’est une première étape pour replacer sainement son rapport à sa jouissance.

    Accepter reste un temps particulièrement difficile. Malgré l’acceptation d’un Ⱥ, l’objet a de désir demeure. Il faut envisager la perte de ce leurre jouissif. Perdre l’objet a, supprimer l’Autre Ⱥ… C’est se trouver face au vide total. 

    Saint Jérôme écrivant, Le Caravage, (1605-1606), Galerie Borghèse, Rome.

    C’est un nouveau pari pascalien qui s’offre à l’homme contemporain, celui de parier sans gain ni récompense, sans objet a ni d’Autre. Il est douloureux et laborieux d’envisager le renoncement à la jouissance si bien donnée, c’est pourtant un moment nécessaire pour dépasser le mal-être ou le malaise de la civilisation. À noter que Lacan nomme ceux qui se défont de l’objet sans crainte les « pépères », en référence au nom-du-père5; ce sont les sages, ceux qui, à l’égard des stoïciens, ne dépendent pas de l’objet et sont détachés de la jouissance qu’il procure, ils ne sont plus esclaves de l’objet chéri, de la rétention à tout prix d’un plus-de-jouir et de la souffrance par insatisfaction qu’elle engendre. 

    L’homme contemporain peut trouver la paix dans sa quête de jouissance dans une conception de la vie suivant Ⱥ, -a, 0: l’Autre est supprimé, l’objet perdu. Il n’y a plus d’attente, qu’acceptation et rencontre de soi à travers un inéluctable manque. Cette « bonne norme » réside précisément en l’acceptation d’une première jouissance révolue.

    Deux femmes courant sur la plage, Pablo Picasso, (1922), Musée national Picasso, Paris.
    1. Nous faisons référence à la notion de « sentiment océanique » décrite par l’écrivain Romain Rolland à Sigmund Freud dans une lettre du 5 décembre 1927 : « Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse qui est […] le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique) » ↩︎
    2. Jacques Lacan nomme le grand Autre cet entité symbolique déterminante qui représente ce qui n’est pas soi, qui est extérieur au sujet, très souvent confondu avec autrui (petit autre ou objet a). Ce concept lacanien peut être assimilé à l’idée de Dieu, d’inconscient, de langage ou encore de législateur; il est une forme structurante et matricielle donnée à partir du langage et de la collectivité. ↩︎
    3. Blaise Pascal, Pensées, fragment 397, édition Le Guern. ↩︎
    4. Jacques Lacan, Le Séminaire XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Editions du Seuil. ↩︎
    5. Jacques Lacan nomme Nom-du-Père la loi symbolique et législatrice, étape nécessaire castratrice du développement d’un sujet. La figure d’autorité symbolique que prend généralement le père dans la réalité vient interdire et limiter les accès de jouissance de l’enfant. Le Nom-du-père introduit l’interdit de l’inceste mais également celle du meurtre et d’autres. Oedipe, qui est allé au-delà de cette loi symbolique, s’en est crevé les yeux… ↩︎

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *