Les symptômes primaires de la schizophrénie: Cours de psychopathologie (1984-1986), Jean Oury.
Selon Jean Oury, la rencontre analytique engage un diagnostic, c’en est même “la plus grande dignité”; il s’agit pour l’analyste de trouver dans la rencontre à qui il s’adresse, ceci, nécessairement pour adopter la bonne parole. Poser un diagnostic, c’est poser une “structure de la personnalité”.
Etablir la structure, c’est, dans certains cas comme celui de la schizophrénie, le meilleur moyen d’être “efficace”. Si Oury met en garde s’agissant d’une propension obsessionnelle au diagnostic, il figure qu’il n’en est pas moins primordial dans la mesure où le postulat d’une fondation d’un type de sujet, d’une structure, permet une entrée en la matière. C’est ce qu’il nomme précisément une “phénoménologie de la rencontre”. Il y a ici quelque chose de l’ordre de la responsabilité de l’analyste, d’une “prise de position” face au sujet: poser une structure sur laquelle le travail se mettra en place.
La rencontre avec la structure schizophrénique est complexe. Face au schizophrène, l’on peut se demander “à qui l’on parle”, puisque l’on y rencontre autre chose qu’une authenticité observable objectivement. Oury parle de “l’odeur” au sens d’un instinct d’une potentielle schizophrénie quand l’on rencontre un sujet schizophrène: “il y a quelque chose qui dépasse l’intuition, qui ne trompe pas”: c’est la Praecox Gefühl dont nous parle Rümke, le “sentiment du précoce” qui peut évoquer une sensation d’étrangeté, un malaise. Cette étrange sensation de l’analyste, Eugène Minkowski l’évoque en 1927 et souligne l’importance de l’intuition, de la “résonance intérieure” dans le processus du diagnostic dans une démarche phénoménologique.
Cette révélation intuitive, Oury l’explique par le ressenti d’une “rupture avec les habitudes” que le sujet offre dans la rencontre. Cette rupture marque l’absence de centre, l’absence d’une certaine fixité, caractéristique de la schizophrénie qui ne présente plus de structure absolument nouée qui constitue le sujet. C’est la carence du schizophrène en fixité qui se fait ressentir, ceci malgré sa présence réelle: il y a quelque chose qui n’est pas là, et c’est le sujet dans son entièreté, dans son nouage. Le sujet demeure, mais il est éclaté en plusieurs points éloignés, tous à distance, qu’il faut tenter de repérer, mais aucun ne se rallie, aucun n’est fixe.
Le Moi ou le Self est ainsi morcelé, plus ou moins lointain selon le sentiment de persécution du schizophrène. Avec un Moi éclaté, le corps du sujet devient un espace vide et la pensée s’appauvrit, de sorte que lorsque l’on s’adresse au schizophrène, on ressent que l’on ne s’adresse pas à un Moi mais à autre chose qui lui a substitué: “peut être à une main ou à un doigt de pied, ou à un bouton de culotte”; le Moi est ailleurs, éclaté.

Comment faire dans cette rencontre “qui n’est pas pareille”? Oury rappelle que dans la rencontre avec une structure schizophrénique, nous sommes face à une personne, plus que cela, face à un parlêtre (lacanien), un sujet parlant: “quelqu’un-tissé-dans-le-langage”. Autrement dit, le schizophrène aussi morcelé soit-il, demeure ancré presque de manière ontologique à cette structure qu’est le langage. Il en fait d’ailleurs parfois le jeu, Lacan nous parle de l’ironie du schizophrène. Évidemment, Oury dénote: on ne peut faire une analyse qu’autour d’un jeu de mot, mais le langage comme toile structurante suggère nécessairement autrui, et c’est de ce côté-là que la rencontre peut être saisie.
Si le noyau de la schizophrénie selon Bleuler est la Spaltung, la “dissociation”, le symptôme pathognomonique qu’est la Sperrung ou le “barrage” offre une proposition de compréhension car oui, nous pouvons tenter de comprendre. La Sperrung est ce moment qui fait barrage, d’un coup, quelque chose se passe, quelque chose devient extraordinaire, ça coupe, c’est de l’ordre du malaise ou de la bizarrerie, Binswanger dirait que c’est le moment qui déraille. Pour autant, ni la Spaltung ni la Sperrung ne rendent inaccessible la zone “déraillante” de la schizophrénie, il n’y a pas un Untergrund Schneidérien, de sorte que Oury nous dit: “avec la phénoménologie, nous pouvons déjà essayer de savoir à quel niveau il se passe quelque chose”.

Et si ce “niveau” qui provoque la consistance d’une situation était de l’ordre de l’état d’âme? La grande état d’âme, celle qui régit la personnalité à un moment donné, la Grundstimmung, pourrait provoquer certaines réactions ou certains évènements dans le cas où elle se trouverait vulnérable.
Il y a-t-il un état d’âme schizophrénique qui provoquerait, à partir d’une situation ajoutée, une réaction symptomatique de la schizophrénie?
“On passe d’un état d’âme à un autre dont le mot manque pour l’expliquer”. Oury accuse l’absence d’un processus d’activité continu et donc d’une “passivité absolue” qui s’accrochent aux situations et qui permet une dimension intrusive dans le sujet, celle-ci étaye le délire. La passivité s’annonce alors également en symptôme primaire: ce n’est pas une variation de plusieurs et différents états d’âme qui étayent le délire mais bien le grand état d’âme devenu passif qui lui est surjacent, et ce grand état d’âme demeure bel et bien car le schizophrène est un parlêtre.
Le schizophrène compris comme parlêtre, Oury fait de la schizophrénie, à l’instar de Lacan, une logopathie: “ce qui est en question se trouve au niveau du langage”, ça déraille au niveau du “dire” à partir du noyau de la Spaltung: “la fabrique du dire se fait mal, et la dissociation est déjà là”. Tosquelles nomme l’entrée dans cet état d’âme schizophrénique la “catastrophe existentielle”, une sorte de mutation au niveau du langage comprise comme “fin du monde”, comme l’entend Binswanger lorsqu’il parle de la modalité Terrifiante du Dasein. Ce vécu catastrophique se retrouve également chez Jaspers quand il parle de “l’expérience délirante primaire”: “à ce moment-là, tout s’écroule”. Oury insiste sur le vécu réel de la catastrophe: le temps et l’espace changent, se déconstruisent: “il y a un changement absolu au niveau même des dimensions essentielles de la personne”. De sorte qu’il établit ce constat: la mutation thymique passive caractéristique du schizophrène est la conséquence de la catastrophe existentielle.
A l’image du séisme: après le grand tremblement, ne restent que des ruines éparpillées.


























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