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  • Phénoménologie de la rencontre avec le schizophrène

    Phénoménologie de la rencontre avec le schizophrène

    Les symptômes primaires de la schizophrénie: Cours de psychopathologie (1984-1986), Jean Oury.

    Selon Jean Oury, la rencontre analytique engage un diagnostic, c’en est même “la plus grande dignité”; il s’agit pour l’analyste de trouver dans la rencontre à qui il s’adresse, ceci, nécessairement pour adopter la bonne parole. Poser un diagnostic, c’est poser une “structure de la personnalité”. 

    Etablir la structure, c’est, dans certains cas comme celui de la schizophrénie, le meilleur moyen d’être “efficace”. Si Oury met en garde s’agissant d’une propension obsessionnelle au diagnostic, il figure qu’il n’en est pas moins primordial dans la mesure où le postulat d’une fondation d’un type de sujet, d’une structure, permet une entrée en la matière. C’est ce qu’il nomme précisément une “phénoménologie de la rencontre”. Il y a ici quelque chose de l’ordre de la responsabilité de l’analyste, d’une “prise de position” face au sujet: poser une structure sur laquelle le travail se mettra en place. 

    La rencontre avec la structure schizophrénique est complexe. Face au schizophrène, l’on peut se demander “à qui l’on parle”, puisque l’on y rencontre autre chose qu’une authenticité observable objectivement. Oury parle de “l’odeur” au sens d’un instinct d’une potentielle schizophrénie quand l’on rencontre un sujet schizophrène: “il y a quelque chose qui dépasse l’intuition, qui ne trompe pas”: c’est la Praecox Gefühl dont nous parle Rümke, le “sentiment du précoce” qui peut évoquer une sensation d’étrangeté, un malaise. Cette étrange sensation de l’analyste, Eugène Minkowski l’évoque en 1927 et souligne l’importance de l’intuition, de la “résonance intérieure” dans le processus du diagnostic dans une démarche phénoménologique.

    Cette révélation intuitive, Oury l’explique par le ressenti d’une “rupture avec les habitudes” que le sujet offre dans la rencontre. Cette rupture marque l’absence de centre, l’absence d’une certaine fixité, caractéristique de la schizophrénie qui ne présente plus de structure absolument nouée qui constitue le sujet. C’est la carence du schizophrène en fixité qui se fait ressentir, ceci malgré sa présence réelle: il y a quelque chose qui n’est pas là, et c’est le sujet dans son entièreté, dans son nouage. Le sujet demeure, mais il est éclaté en plusieurs points éloignés, tous à distance, qu’il faut tenter de repérer, mais aucun ne se rallie, aucun n’est fixe.

    Le Moi ou le Self est ainsi morcelé, plus ou moins lointain selon le sentiment de persécution du schizophrène. Avec un Moi éclaté, le corps du sujet devient un espace vide et la pensée s’appauvrit, de sorte que lorsque l’on s’adresse au schizophrène, on ressent que l’on ne s’adresse pas à un Moi mais à autre chose qui lui a substitué: “peut être à une main ou à un doigt de pied, ou à un bouton de culotte”; le Moi est ailleurs, éclaté. 

    Bleu I, Joan Miro

    Comment faire dans cette rencontre “qui n’est pas pareille”? Oury rappelle que dans la rencontre avec une structure schizophrénique, nous sommes face à une personne, plus que cela, face à un parlêtre (lacanien), un sujet parlant: “quelqu’un-tissé-dans-le-langage”. Autrement dit, le schizophrène aussi morcelé soit-il, demeure ancré presque de manière ontologique à cette structure qu’est le langage. Il en fait d’ailleurs parfois le jeu, Lacan nous parle de l’ironie du schizophrène. Évidemment, Oury dénote: on ne peut faire une analyse qu’autour d’un jeu de mot, mais le langage comme toile structurante suggère nécessairement autrui, et c’est de ce côté-là que la rencontre peut être saisie.

    Si le noyau de la schizophrénie selon Bleuler est la Spaltung, la “dissociation”, le symptôme pathognomonique qu’est la Sperrung ou le “barrage” offre une proposition de compréhension car oui, nous pouvons tenter de comprendre. La Sperrung est ce moment qui fait barrage, d’un coup, quelque chose se passe, quelque chose devient extraordinaire, ça coupe, c’est de l’ordre du malaise ou de la bizarrerie, Binswanger dirait que c’est le moment qui déraille. Pour autant, ni la Spaltung ni la Sperrung ne rendent inaccessible la zone “déraillante” de la schizophrénie, il n’y a pas un Untergrund Schneidérien, de sorte que Oury nous dit: “avec la phénoménologie, nous pouvons déjà essayer de savoir à quel niveau il se passe quelque chose”. 

    Montre molle au moment de la première explosion, 1954, Salvador Dali

    Et si ce “niveau” qui provoque la consistance d’une situation était de l’ordre de l’état d’âme? La grande état d’âme, celle qui régit la personnalité à un moment donné, la Grundstimmung, pourrait provoquer certaines réactions ou certains évènements dans le cas où elle se trouverait vulnérable.

    Il y a-t-il un état d’âme schizophrénique qui provoquerait, à partir d’une situation ajoutée, une réaction symptomatique de la schizophrénie?

    “On passe d’un état d’âme à un autre dont le mot manque pour l’expliquer”. Oury accuse l’absence d’un processus d’activité continu et donc d’une “passivité absolue” qui s’accrochent aux situations et qui permet une dimension intrusive dans le sujet, celle-ci étaye le délire. La passivité s’annonce alors également en symptôme primaire: ce n’est pas une variation de plusieurs et différents états d’âme qui étayent le délire mais bien le grand état d’âme devenu passif qui lui est surjacent, et ce grand état d’âme demeure bel et bien car le schizophrène est un parlêtre. 

    Le schizophrène compris comme parlêtre, Oury fait de la schizophrénie, à l’instar de Lacan, une logopathie: “ce qui est en question se trouve au niveau du langage”, ça déraille au niveau du “dire” à partir du noyau de la Spaltung: “la fabrique du dire se fait mal, et la dissociation est déjà là”. Tosquelles nomme l’entrée dans cet état d’âme schizophrénique la “catastrophe existentielle”, une sorte de mutation au niveau du langage comprise comme “fin du monde”, comme l’entend Binswanger lorsqu’il parle de la modalité Terrifiante du Dasein. Ce vécu catastrophique se retrouve également chez Jaspers quand il parle de “l’expérience délirante primaire”: “à ce moment-là, tout s’écroule”. Oury insiste sur le vécu réel de la catastrophe: le temps et l’espace changent, se déconstruisent: “il y a un changement absolu au niveau même des dimensions essentielles de la personne”. De sorte qu’il établit ce constat: la mutation thymique passive caractéristique du schizophrène est la conséquence de la catastrophe existentielle.

    A l’image du séisme: après le grand tremblement, ne restent que des ruines éparpillées. 

    Le soleil, 1926-1927, Joan Miro

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  • Cas de psychose lacanienne (explication)

    Cas de psychose lacanienne (explication)

    A propos de l’annexe 2, Entretien de Jacques Lacan avec Gérard Lumeroy, (12/02/1976) p. 381-413.


    Ce cas clinique, présenté par Jacques Lacan, met en évidence une structure psychotique à travers des troubles fondamentaux du rapport au langage et au réel. Très lacanien, ce cas démontre parfaitement que la psychose est une pathologie du signifiant avant d’être une pathologie du sens.

    Je n’arrive pas à me cerner” dit le patient à Lacan. Il parle de “disjonction”: du langage en général et entre les rêves et la réalité. Le monde de l’imagination et le monde réel semblent être mélangés entre eux. Le patient parle d’un écoulement progressif dans son imagination. 

    Lacan interroge alors: est-ce que le langage est imposé à lui? Le patient répond que oui, que c’est de l’ordre de “l’émergence” et qu’elles ne sont pas réfléchies, qu’elles n’ont donc pas de signification ni de sens. Il évoque la manipulation. Il n’arrive pas à savoir d’où proviennent ces idées, ces phrases irrationnelles et intrusives. Sa réaction face à ça, cette fois-ci réfléchie, est la pensée de sa propre folie, face à laquelle, par exemple, “X est gentil” est une pensée imposée, mais le patient, dans sa réflexion rationnelle, se positionne lui-même alors comme fou en conséquence de l’intrusion de l’autre pensée imposée. 

    Cette expérience témoigne d’un phénomène d’automatisme mental, caractéristique de la psychose, où le sujet ne se reconnaît plus comme l’auteur de ses propres pensées. Dans la perspective lacanienne, cela correspond à une intrusion du signifiant dans le réel, non médiatisée par le symbolique. Le patient manifeste également un clivage dans son rapport à la parole. Il distingue les phrases imposées, qu’il subit, de certaines formulations réflexives comme « moi je suis fou », qui traduisent une tentative de réunification subjective. Toutefois, cette tentative reste fragile, car le sujet demeure envahi par des énoncés qu’il ne peut intégrer.

    Odilon Redon, La Cellule d’Or, 1893 et Le Rêve, 1905

    Après questionnement de Lacan, les pensées sont des voix, le patient les entend et elles oscillent entre une phase admirative de l’autre: tout le monde est gentil, beau, etc., et une phase agressive: il va me tuer, c’est un assassinat, etc., une phase à tonalité paranoïaque. Ces deux phases émergentes sont la conséquence d’après le patient d’un délire paranoïde survenu en 1974, diagnostiqué par son médecin dont il ressentait une forte moquerie. Face aux questions de Lacan, le patient semble confus, il dit avoir peur de se tromper et pourtant, il dit être certain de la disjonction qui s’opère entre son monde imaginaire et le monde réel qui, pourtant également, semble s’être mélangé. 

    Il y a une forte désorganisation du rapport entre réalité et imaginaire. Le patient évoque une disjonction entre rêve et réalité, allant jusqu’à leur attribuer une forme d’équivalence: paradoxal. Cette indistinction traduit une défaillance de la fonction symbolique, qui, en temps normal, permet de structurer et hiérarchiser les registres du réel, de l’imaginaire et du symbolique.

    Il revient alors sur l’importance qu’il porte lui-même au langage: “toute parole a force de loi”, la pression langagière semble lui imposer une nécessaire vérité –ou du moins–, une rationalité dans tout ce qu’il a et aura à dire: “toute parole est signifiante”. Lacan s’arrête sur cette phrase. Le patient n’est alors plus sûr que rêve et réalité soient aussi disjoints que ce qu’il en disait auparavant. Il dit trouver “le centre” de lui-même dans le monde du rêve, celui qui est construit par l’imagination, ceci car il est au centre de son monde imaginaire, sa parole véritable semble être le centre de ce monde, ce qui n’est pas le cas dans le monde réel. La différence se fait: le monde imaginaire est un théâtre où il exécute et met en scène tandis que dans le monde réel il n’occupe qu’une simple fonction ordonnée: “J’étais le centre solitaire d’un cercle solitaire” reprenant Novalis s’agissant de son monde des rêves. C’est-à-dire que la simple forme fonctionnelle qui prend sa parole dans le monde réel n’est pas véritable, la vraie parole, celle qui se fait rare, c’est celle qui s’exprime par son centre, exprimable seulement dans son imagination de laquelle il se fait Dieu. 

    Le rapport au langage est profondément altéré. Le patient joue avec les signifiants, morcelle son nom, et établit des associations sonores. Toutefois, contrairement à une activité créative maîtrisée (il se dit poète), ce travail sur le langage apparaît ici subi et envahissant. Cela illustre une autonomie du signifiant, qui se détache de la signification et échappe au contrôle du sujet. Certaines phrases imposées comme « vous avez tué l’oiseau bleu », témoignent de l’irruption d’un signifiant de violence non élaboré. Cette émergence brute, sans inscription dans une chaîne signifiante stabilisée, renvoie à un réel non symbolisé, où la question de la destructivité apparaît sans médiation fantasmatique.

    Est-il la proie de ce rêve? questionne Lacan. La question l’angoisse et il est tout à coup fatigué. L’angoisse est relationnelle: Lacan lui fait peur de par sa notoriété. Il poursuit sur une déception sentimentale antérieure qui a été le premier déclencheur d’une dépression nerveuse. Il enchaîne sur sa mère: anxieuse, profondément contagieuse de cette anxiété comme un “virus”, hypersensible, provoquant, lors de disputes avec le père, une ambiance latente anxiogène qui, du fait dit-il, le caractérise. Il explique d’ailleurs ses attirances physiques par la rigidité de son père duquel il était très réfractaire, il voulait “outrepasser” les conseils de celui-ci. Le patient revient sur son complexe, sexuel, mais pas que, également relationnel, il se sent rejeté: peur de parler, peur du social, expliquant ainsi sa gêne de parler avec Lacan.    

    D’un point de vue structural, ce cas s’éclaire par le concept de forclusion du Nom-du-Père, central dans l’enseignement de Jacques Lacan. Le signifiant fondamental qui permet l’inscription du sujet dans l’ordre symbolique fait défaut. En conséquence, ce qui n’a pas été symbolisé revient dans le réel sous forme de phénomènes hallucinatoires ou d’énoncés énigmatiques imposés.

    S’en suit une réflexion du patient qu’il avoue à Lacan avec gêne: la disjonction entre le corps et l’esprit: “Je disais, quel est le moment où le corps rentre dans l’esprit, où l’esprit rentre dans le corps ? Je ne sais pas.” La question du rapport entre le charnel et le spirituel semble profondément l’inquiéter car il n’y a pas de réponse réelle: tant de mystères sur la pensée qui investit le corps qui ne sont pas résolus, ce que souligne Lacan. En poète et grâce au langage, il semble parvenir à construire une sorte de pont de substitution qui répond un temps à la disjonction incernable du rapport corps-esprit. Demandons: pourquoi le langage réussi à faire pont-subterfuge? Le patient dit que la parole est la forme que l’intelligence prend pour s’extérioriser. “L’intelligence, c’est l’usage de la parole?” rétorque Lacan. Pas tout à fait, le patient n’omet pas l’intelligence intuitive qui ne parle pas. Justement, il se trouve être très intuitif, et ce manque de logistique et de traduction possible de l’intelligence intuitive semble poser problème: c’est la demande d’une logique absolue face à la réalité de l’intuition et de l’émotion qui ne se traduisent pas qu’en parole. 

    Cela traduit une difficulté fondamentale à articuler corps et pensée. Dans la perspective de Jacques Lacan, cela renvoie à un défaut de nouage entre le symbolique, l’imaginaire et le réel: le corps n’est plus spontanément unifié ni médiatisé par le langage, il devient énigmatique et problématique. Le patient tente d’utiliser la parole comme un pont pour traduire une “intelligence intuitive”, mais il se heurte à une part d’expérience qui échappe à toute mise en mots. Le langage ne structure pas complètement son vécu, ce qui est caractéristique de la psychose.

    Eva Veneg, Entre Rêve et réalité

    Lacan évoque l’image de la beauté, plus précisément l’idée du beau qui semble tenir à cœur au patient. Le patient se trouve beau. Il explique que dans le monde du rêve, le beau ne se représente qu’à partir de l’aspect physique. Une personne belle pour lui c’est une personne avec une “luminosité” dans le visage, une dimension physique qui “irradie” dûe à l’onde que propage l’intelligence à l’extérieur; elle est intrinsèquement liée à l’intelligence sensible. La personne à l’origine de sa déception sentimentale irradiait. De sorte que le patient est autant attiré physiquement par les femmes que par les hommes car tout tient à l’expression de cette intelligence sensible. 

    Sa conception du beau comme “irradiation” montre que ce qui est en jeu n’est pas seulement esthétique, mais une perception directe d’une intensité qui émane du corps. On peut y lire une manifestation de la jouissance, qui, à défaut d’être symbolisée, déborde et se donne à percevoir dans le réel: elle “flue”. Son attirance indifférenciée pour les hommes et les femmes indique que le désir est justement orienté par cette intensité perçue. L’ensemble s’éclaire par la forclusion du Nom-du-Père : le symbolique ne joue pas pleinement son rôle, ce qui entraîne un rapport au corps, au langage et au désir profondément remanié.

    Marc Chagall, Le paysage bleu, 1949

    Ce cas illustre de manière paradigmatique une structure psychotique, caractérisée par la forclusion du Nom-du-Père, la présence de phénomènes élémentaires (automatisme mental), une altération du rapport au langage, et une défaillance de la médiation symbolique dans l’organisation de l’expérience subjective.


    2 réponses à « Cas de psychose lacanienne (explication) »

    1. Avatar de Vanden Dolly
      Vanden Dolly

      Félicitations ma chérie même si je ne comprends pas tout !
      Mamounette

    2. Avatar de Solange Ravoteur
      Solange Ravoteur

      intéressant forclusion du nom du père à éclaircir pour moi

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  • D’Abely à Lacan: signe et stade du miroir en psychose

    D’Abely à Lacan: signe et stade du miroir en psychose

    Médecin-chef psychiatre à Saint-Anne après la Seconde Guerre mondiale, Paul Abely étudia les dialogues et logiques schizophréniques qu’entretiennent les patients avec eux-mêmes, se comprenant comme « autre », dans un maniement propre à la schizophrénie de l’image spéculaire d’un sujet: extériorisé. Neveu de J. Capgras, il œuvra également aux côtés de P. Sérieux, H. Claude et G. de Clérambault. 

    C’est en 1927 à la Société médico-psychologique, qu’Abely nomme “signe du miroir” ce comportement systématique chez un schizophrène devant sa propre personne reflétée (on ne se perçoit jamais tel que l’on est dans son entièreté, toujours à travers une image, celle du miroir), face à son image spéculaire1. Abely et A. Delmas se positionnent parmi les premiers psychiatres à avoir observé le comportement d’un sujet schizophrène face à son reflet: “Ils avaient été frappés par l’intérêt que certains malades présentaient devant leur propre image spéculaire2”. 

    Jeune fille devant un miroir, Pablo Picasso, 1932.

    Le concept d’image spéculaire occupe une place décisive dans la constitution imaginaire d’un « moi » : il offre au sujet une forme d’unité anticipée à laquelle il s’identifie (unification par identification à une image extérieure, ceci formant le Moi). Dans la schizophrénie, cette unité peut apparaître instable, d’où la possibilité d’un “éclatement” symptomatique du Moi. Cette instabilité ne signifie pas l’absence d’unification, mais s’inscrit, à partir d’une instabilité, dans un cadre structurel psychotique compris comme une Spaltung (E. Bleuler).

    La théorie du signe du miroir d’Abely à partir de l’observation des réactions à l’image spéculaire se constitue à partir de 1936, mais il ne la développe pourtant pas plus. Lacan réélabore cette question de l’image spéculaire dans une perspective structurale à travers le concept de « stade du miroir » en 1938 et 1939.

    Le miroir de l’atelier, Charles Martin Hardie, 1898.

    Chez Lacan, le stade du miroir est un moment structurant d’unification imaginaire du moi. Chez Abely, le signe du miroir est un comportement clinique schizophrénique face à l’image. En ce sens, le signe du miroir peut être compris comme la manifestation d’une altération du rapport imaginaire à l’unité. Pourquoi donc le “signe”? Cette locution justifie précisément le caractère comportemental du travail d’Abely face aux logiques psychotiques, puisqu’il s’agit bien d’une Gestalt, non pas d’une pensée structurale qui vient plus tard avec Lacan. Le stade du miroir n’est pas une étape développementale qui pourrait simplement rater et la psychose n’est pas due à un échec du stade du miroir mais à la forclusion du Nom-du-Père. C’est pourquoi, insister sur le signe, c’est également comprendre que l’unité imaginaire peut exister chez un patient psychotique, mais que dans le cas du signe du miroir d’Abely, il fait l’office d’un trouble alarmant. 

    Abely évoque une autre hypothèse que celle des toxiques ou de celle organique, marginale: dans certaines psychoses, le Moi de l’enfant ne parvient pas à se stabiliser dans l’image, de sorte que, privé d’unité, l’image du Moi se transforme en image d’un « autre ». Si donc le stade du miroir de Lacan se présente comme l’étape structurante du sujet en un Moi homogène, alors le signe du miroir d’Abely pourrait constituer un trouble de l’identification spéculaire et structurale de ce dernier, ceci dans le cadre de certaines psychoses, dont la schizophrénie: “Dans les tableaux cliniques de la schizophrénie, dit Gabel, décadence de la dialectique de la totalité (avec comme forme extrême la dissociation) et décadence de la dialectique du devenir (avec comme forme extrême la catatonie) semblent bien solidaires3”.

    Portrait de Marguerite Kelsey, Peter Edwards, 1992.

    L’image spéculaire peut être pensée comme un écran qui permet la reconnaissance de soi-même en tant que sujet entier. Dans le cas d’un patient schizophrène qui n’a pas réussi à se reconnaître dans l’écran, il en fait sa limite, de sorte que ce n’est pas lui en tant que sujet qu’il perçoit dans cet écran mais un autre, un lieu de spectacle auquel la conscience est bornée. L’image du Moi peine à se stabiliser dans une unité consistante: le sujet demeure alors dépendant d’un support imaginaire extérieur qui vient suppléer cette fragilité.

    Le signe est observable en clinique: les patients se dévisagent très longuement et fréquemment dans un miroir, ils examinent en détails le reflet qui s’y présente. L’attitude insistante face à son reflet est donc un symptôme prédominant chez un schizophrène, quand il est un facteur intense d’anxiété massive chez un patient mélancolique par exemple: le patient mélancolique face au miroir réagit de manière totalement affective, alors que le patient schizophrène lui, y manifeste un grand intérêt, toutefois dénué d’affectivité: il est face à un spectacle. 

    Moi et le miroir du bar, George Grosz,  1937, Collection privée.

    Dans une lecture lacanienne a posteriori, ce spectacle est presque salvateur dans le cas d’une schizophrénie avancée. Certains patients ne peuvent se passer de cet Autre qui maintient leur conscience dans le monde: ce lieu est une sorte de “sinthome”, tentative de stabilisation imaginaire, qui empêcherait une effraction du réel ne pouvant mener qu’à l’effondrement du sujet dans l’inertie ou l’hostilité. Fréquemment, le signe du miroir prend la forme de l’amoureux, langoureusement contemplé et pudiquement caché aux autres; le signe est couramment compris comme un comportement anormal voire honteux chez le patient, ce qui peut provoquer de la contrariété à son évocation. Pourtant, l’apparition du signe demeure un révélateur inquiétant de l’état psychique du sujet, ceci car il survient généralement avant le désordre intellectuel constate Abely.

    Abely conclut par la dominance du symptôme autistique chez les sujets présentant le signe du miroir dans le cadre d’une schizophrénie. Ceci, car à travers la contemplation de cette image qui se reflète dans le miroir, c’est un besoin constant de soliloquie qui est interprété: le signe est un lieu muet, discret et fictif, qui permet un surinvestissement imaginaire, caractéristique d’une psychose. La dimension pulsionnelle sexuelle est également interrogée, puisque la contemplation du signe présente très fréquemment une ouverture sur des “masturbations effrénées”, “à des tentatives homosexuelles sur leurs voisins de dortoir”, à des “parades sexuelles” avec “bouffées érotiques manifestes4”.

    Finalement, Abely propose une interprétation du signe du miroir comme une forme de narcissisme tendant à devenir constitutive pour le sujet: une sorte d’anticipation clinique de l’élaboration structurale lacanienne de l’image spéculaire

    Métamorphose de Narcisse, Salvador Dali, 1937.

    1. Le procédé d’intégration par un sujet de son image spéculaire est nommée “stade du miroir” par J. Lacan: c’est l’identification à soi-même, au-delà du corps réel, investissant le registre de l’Imaginaire. ↩︎
    2. J. POSTEL, “Les troubles de la reconnaissance spéculaire de soi au cours des démences tardives”, Image spéculaire du corps, choix de textes présentés par Jacques Corraze, Toulouse, Privat, 1980, p. 220. ↩︎
    3. G. DEBORD, la Société du spectacle, Paris, Champ libre, 1983, p. 168. ↩︎
    4.  P. ABELY, “Le signe du miroir dans les psychoses et plus spécialement dans la démence précoce”, Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique, 1930, p. 681. ↩︎

    Une réponse à « D’Abely à Lacan: signe et stade du miroir en psychose »

    1. Avatar de Stephan Levacher
      Stephan Levacher

      Très intéressant et l’image de Dali à la fin mériterait une exploration systématique.

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  • L’automatisme mental dans la perspective mécaniste chez de Clérambault

    L’automatisme mental dans la perspective mécaniste chez de Clérambault

    Gaëtan Gatian de Clérambault (1872-1934) fut psychiatre à Sainte-Anne, enseignant par ailleurs de G. Heuyer, P. Sivadon et J. Lacan. Ses travaux psychiatriques oscillent entre études sur les psychoses toxiques et psychoses délirantes passionnelles qu’il dissocie formellement du groupe des paranoïas. Son apport aux cas de délires chroniques ayant pour noyau “l’automatisme mental” est ce qui ressort le plus de son œuvre; si délire il y a, cela est du fait d’un dysfonctionnement cérébral qui manifeste les aspects primitifs que fondent l’automatisme mental. Ceci distingue directement la paranoïa (délire interprétatif structuré) de la psychose hallucinatoire chronique (automatisme mental premier). A ce stade, son travail clinique s’étaye d’un mécanisme et d’un neurologisme qui bouscule la nosographie de la psychiatrie normative.

    L’automatisme mental est une manifestation psychopathologique qui, chez le patient, s’observe par un sentiment et un vécu d’imposition que sa volonté n’est plus sienne mais contrôlée par une force externe et étrangère, ceci au niveau de la volonté psychique mais aussi, à celui de la pensée, des actes et des perceptions en général. Le noyau de l’automatisme mental est la rupture du sentiment d’initiative, mêlé à la sensation d’étrangeté, il provoque des pensées faites, pensées imposées, échos de la pensée, commentaires des actes, vol de la pensée: des phénomènes de passivité que Lacan reprend dans sa clinique de la schizophrénie. Cet automatisme peut se trouver à la fois “grand” et “petit”.

    « Les drapés marocains » par Gaëtan de Clérambault, 1918-1919

    Le grand automatisme se révèle dans des hallucinations verbales avec commentaires des actes, des verbalisations de pensées, des divinations, des vols de sa pensée et discours impersonnel. Des impulsions corporelles y sont également associées, avec des tics et de l’exubérance et extrapolation gestuelle. Tous ces automatismes sont handicapants pour le sujet, d’autant plus qu’il est assailli d’hallucinations en tous genres (cénesthésiques, olfactives, gustatives, visuelles, tactiles et génitales). Pour autant, ces phénomènes psychopathologiques ne présentent pas –au début–, de caractère délirant.

    Le petit automatisme est, par définition, plus discret dans sa manière d’émaner. Ce sont les sentiments d’étrangeté, d’extériorité, de non consentement et d’imposition aux réflexions et aux idées qui sont majoritairement rapportés. Ce sont la contrainte et la passivité qui priment.

    L’automatisme mental se présente comme une source du délire qui ne se présente qu’après un certain stade du phénomène: tout automatisme ne mène pas nécessairement à un délire systématisé. L’automatisme touche à trois domaines que sont la motricité, la sensibilité et l’idée-verbalisation. Il ne se réduit pas à l’hallucination, c’est ce syndrome premier qu’est l’automatisme qui apparaît générateur des psychoses hallucinatoires chroniques, systématiques et progressives et non pas l’hallucination en tant que telle; les rôles sont inversés. L’hallucination est phénomène constitué quand l’automatisme est un phénomène élémentaire et infra-hallucinatoire. C’est pour cela que l’automatisme mental peut exister sans hallucination constituée.

    De sorte que, par exemple, dans le délire de persécution, ce n’est pas l’idée de persécution qui donne lieu à l’hallucination mais bien l’hallucination qui permet l’idée de persécution, car elle est générée par le facteur d’automatisme premier (organique selon de Clérambault), celui-là-même demeure neutre, ni paranoïaque ni interprétatif, mais une perturbation mécanique. Ceci, fait du délire de persécution une élaboration secondaire. Ce n’est pas l’automatisme qui contient une paranoïa minime, c’est la paranoïa qui peut exister indépendamment, et parfois les deux processus se combinent. Quand il y a délire de persécution total, ce n’est pas que l’automatisme devient paranoïaque, mais que les deux mécanismes coexistent. De Clérambault parle de symbiose de deux processus différents et refuse formellement de réduire la paranoïa à l’automatisme. Ceci fait par la même de la paranoïa non pas une simple conséquence hallucinatoire mais une entité nosographique distincte, laquelle peut très bien se mêler au processus d’automatisme mental organique.

    A noter que l’ascension des troubles étrangers ressentis jusqu’au délire reste peu commune, le sentiment peut persister et demeurer sans complication.

    « Les drapés marocains » par Gaëtan de Clérambault, 1918-1919

    Comment en arriver aux hallucinations? Selon de Clérambault, il peut souvent se présenter un terrain potentiellement lésionnel ou toxique déclencheur du mécanisme automatique autonome et primitif; soit de séquelles tardives d’infections ou d’intoxications, soit d’un traumatisme. Les séquelles laissées par la toxicité peuvent provenir de tous genres internes ou externes: maladies (syphilis, grippe, fièvre typhoïde, etc.), intoxications par l’alcool ou café, ménopause naturelle ou encore interventions chirurgicales. Ceci fait de l’hallucination un symptôme tardif en fonction de l’état des cellules nerveuses du sujet; l’âge est un facteur fondamental s’agissant de la forme que prendra le processus hallucinatoire. L’hallucination, dans toute sa latence neurologique et sa subtilité, se présente dans les formes et détails de l’automatisme, qui permet d’établir la teneur de la psychose. L’automatisme est le processus primaire, l’hallucination en est la forme manifeste.

    En ce sens, l’apport majeur de de Clérambault consiste à isoler un syndrome élémentaire autonome, indépendant de toute construction interprétative, et à en faire le moteur structural des psychoses hallucinatoires chroniques.


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  • L’impasse féconde de Foucault: comment écouter la folie?

    L’impasse féconde de Foucault: comment écouter la folie?

    Diogène est l’emblème du fou de la Grèce antique, mais il demeure une figure marginale: accepté en société, il y occupe un rôle, il interroge, il accuse, il remet en question, il distrait… Avec le temps, le fou devient l’isolé de la communauté, l’exclu à partir du Moyen Âge, jusqu’à devenir l’aliéné de la psychiatrie normative. 

    La parole du fou est désormais tue quand, auparavant nous l’écoutions. Dans Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault relève cette évolution du statut du fou du Moyen-Âge aux années 1970. À travers les siècles, le statut social du fou bascule de l’accepté à celui de l’isolé, jusqu’à celui de l’interné. Les méthodes de traitement oscillent entre violence et punition, elles visent la soumission comportementale et la normalisation mentale. Foucault dénonce cette normalisation et le bâillonnement des esprits. 

    Pablo Picasso, Le Fou, 1904

    Contre les institutions asilaires et la toute naissante psychiatrie classique, Foucault perçoit dans la psychanalyse une force prometteuse dont il se méfie pourtant du pouvoir. Il critique la prédominance métaphysique de la psychanalyse freudienne, qui se bercerait de métapsychologie et raterait l’aspect phénoménologique du délire. Par projection, la psychanalyse aux mains des médecins n’est que le changement d’apparence des détenteurs du pouvoir sur la folie : elle fait basculer le fou d’une aliénation à une autre: « Freud a créé la situation psychanalytique où, par un court-circuit génial1, l’aliénation devient désaliénante car le médecin se fait sujet ». La psychanalyse n’a pas supprimé cette structure ultime et demeure étrangère au travail souverain de la déraison qui anime le psychotique: “le geste qui la libère pour la vérifier (diagnostic, évaluation) est en même temps l’opération qui la dissémine et la cache dans toutes les formes concrètes de la raison2”.

    André Brouillet, Une leçon clinique à la Salpêtrière, 1887

    Foucault admet: elle peut dénouer quelques formes de la folie, mais ne peut ni libérer ni transcrire ce qu’il y a d’essentiel dans cette modalité d’être. Et si la psychanalyse était l’étude de l’impossible?  

    Foucault critique la psychanalyse dans la mesure où, à l’instar de la psychiatrie classique, elle fonctionne comme un dispositif de pouvoir-savoir. Elle prétend accéder à une vérité cachée du sujet, exigeant de lui un tout-dire qui prend la forme d’une confession héritée du modèle pastoral chrétien. Le psychanalyste serait à son tour celui qui « guide l’âme », l’interprète, et la soumet à un savoir qu’elle ignore d’elle-même. Pour Foucault, la psychanalyse promet une révélation de l’être profond du sujet, mais cette vérité n’est rien si elle n’est pas celle du sujet : elle devient l’écho interprétatif, la Lettre volée du patient par l’analyste, transformée en vérité d’Autre.

    Il dénonce une prétention à une vérité qui n’est pas celle du sujet, mais le substitut chimérique d’un savoir déjà façonné et sexuellement ordonné. C’est précisément à ce titre que la psychanalyse rejoint la psychiatrie dans son rôle de normalisation douce, voire sournoise3. Elle juge, classe, réinsère ou marginalise, tout en se voulant plus humaniste. Elle prétend délivrer le sujet, mais l’enferme souvent dans une structure de sens préexistante. La figure d’Antonin Artaud devient exemplaire : il est celui que la psychanalyse échoue à interpréter, celui dont la voix échappe à toute réduction symbolique. Artaud incarne une folie radicalement autre que Foucault veut réhabiliter, c’est-à-dire ne pas faire dire quelque chose à la folie, mais la laisser parler:“j’ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi4

    Le problème pour Foucault, c’est que depuis Tuke et Pinel, la folie a été libérée de ses chaînes matérielles pour être soumise à un autre type de pouvoir, plus subtil, plus intérieur. La violence physique laisse place à une discipline douce, une normativité intériorisée, une surveillance affectueuse. Derrière l’apparente bienveillance se cache un nouveau pouvoir de contrôle : on veut comprendre la folie pour la maîtriser. La psychanalyse devient à son tour détentrice du pouvoir, via l’échange analytique et le système transférentiel, organisant un discours de vérité qui ne sera jamais celui de la folie-même. 


    La figure du furieux représente alors la limite de la pensée foucaldienne : celui qui ne peut être encadré, ni muselé, ni normalisé. Il est exclu du langage, réduit au silence, abandonné par les institutions. 

    Foucault n’ignore pas que certains psychiatres ont tenté de repenser le rapport au patient au-delà du langage médical traditionnel. Il reconnaît l’importance du travail de Ludwig Binswanger, influencé par la phénoménologie et la psychanalyse. Binswanger ne voit plus le fou comme un malade, mais comme un être-au-monde, dont la folie serait une manière singulière d’habiter le monde. Avec la daseinsanalyse, le délire redevient une contingence, une modalité de l’être à comprendre comme une expérience de présence existentielle et non comme une pathologie centrale qui détiendrait son sujet en périphérie. Le délire y trouve une reconnaissance ontologique, ceci dans le monde psychiatrique.

    Cependant, pour Foucault cette tentative demeure insuffisante. Même si Binswanger cherche à comprendre le patient de l’intérieur, il le fait encore à travers un langage structuré, philosophique et médicalisé. Il parle du délire, il parle sur elle, mais ne laisse jamais totalement la folie parler d’elle-même, hors cadre. Il y a encore une structure d’interprétation, donc une capture symbolique. La folie est délestée de ses parasites scientifiques, mais elle se trouve à nouveau chargée de concepts, contrainte de parler à travers le Dasein

    Néanmoins, Foucault rejoint Freud à propos de l’utilisation de la sémiologie psychiatrique en psychanalyse, qu’il juge limitante et réductrice. Une psychanalyse fondée sur des diagnostics ne mène à rien. La psychanalyse est l’écoute d’un individu et de son discours sur son propre inconscient, sans généralisation ni comparaison à un modèle. Les symptômes ne sont pas de simples signes de troubles mentaux, mais des expressions du fonctionnement psychique du patient : il y a une nécessité absolue de faire primer l’inconscient sur toute élaboration nosographique. 


    La psychanalyse lacanienne pourrait alors proposer une réponse d’une autre nature. Si Foucault accuse le pouvoir de vérité qu’impose sournoisement la psychanalyse,  Lacan, lui refuse la promesse de vérité de l’analyse: elle n’est ni une science, ni une médecine de l’âme. Elle est une position d’écoute, sans maîtrise, qui permet au sujet de rencontrer son désir et le trou (manque) qui le constitue. Le discours de l’analyste déconstruit le discours du Maître et le pouvoir-savoir que Foucault accuse. L’éthique de la psychanalyse est l’impératif de l’émergence du sujet, du Je du Dire et du Désir. Il ne s’agit plus de vérité mais de responsabilité. Le symptôme n’est plus une pathologie à normaliser, mais un lieu à rencontrer pour advenir. L’analyste n’est pas celui qui sait, mais celui qui accepte de ne pas savoir. C’est cela l’éthique de la psychanalyse : une expérience de décentrement, où l’on renonce à guérir pour écouter ce qui ne guérit pas.

    Foucault semble poser une énigme insoluble : comment écouter la folie sans la réduire ? 

    Il n’y a pas de réponse (de l’Autre) à notre demande. Il n’y a pas de vérité. Seulement un lieu à habiter dans une rencontre. Ainsi, la seule et véritable écoute que l’on pourrait offrir à la folie ne se trouve peut-être que dans la déraison, dans ce lieu que l’on ne peut connaître si l’on n’y vacille pas. Il ne s’agit pas de s’y abandonner, mais d’accepter une sorte de déconstruction. 

    William Utermohlen, Head, 30 août 2000

    La folie ne demande pas à être comprise mais à être accueillie. Elle nécessite pourtant d’être limitée dans certains cas, comme celui du furieux : c’est une prise de responsabilité pour les cliniciens. Parfois, le délire ne peut être romantisé au risque d’en méconnaître la violence.

    En ce sens, la pensée lacanienne qui comprend l’analyse comme une rencontre offre à la folie et à son impossible l’accueil qu’elle attend, sans ancrage, sans chaîne. 

    Pouvons-nous parler d’une éloge de la folie selon Foucault ? Sûrement. Néanmoins, il est nécessaire de rappeler que la folie-même est emprisonnante. C’est pour cela qu’en clinique psychiatrique, la contrainte est parfois nécessaire dans le cas d’un patient dénué de liberté, enchaîné par sa folie dévorante.

    Toutefois, être aliéné à sa pathologie n’empêche pas le patient d’être dépourvu de subjectivité, la contrainte ne doit pas être synonyme de violence ou de déshumanisation. La contrainte fait office d’échange entre ce moment d’urgence clinique qui désoriente et le moment thérapeutique qui tente d’apaiser. Cet échange vaut tout autant pour le patient que pour le personnel soignant, et semble faire apparaître la contrainte comme un moment nécessaire de la prise en charge en général. Ceci, car la folie n’est pas que déliaison au réel mais également souffrance.


    1. FOUCAULT. M. (1961), Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, p. 611-612. ↩︎
    2.  FOUCAULT, M. (2014). Chapitre Iv. Naissance de L’asile. Histoire de la folie à l’âge classique, p. 577. ↩︎
    3. FOUCAULT. M. (1961), Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, p. 611-612. ↩︎
    4. ARTAUD Antonin, Lettre à Jacques Rivière du 29 janvier 1924, Correspondance avec Jacques Rivière, L’Ombilic des Limbes, suivi de Le Pèse-nerfs et autres textes, Paris, NRF/Gallimard, p. 24 à 26. ↩︎

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  • L’Agoraphobie, celle que l’on confond tous  

    L’Agoraphobie, celle que l’on confond tous  

    D’où provient le terme d’agoraphobie ? 

    Le terme d’agoraphobie nous vient de Carl Westphal: un neurologue, neuroanatomiste et psychiatre prussien du 19ème siècle (1833-1890). Il travaillait à Berlin en tant que psychiatre et il étudiait plus précisément la psychiatrie sous l’angle neuropathologique. C’est à lui que l’on doit le terme d’agoraphobie, puisqu’il l’invente en 1871 suite aux observations répétées chez certains de ses patients d’une sorte d’anxiété extrême récurrente à l’idée de se rendre en place publique. En tout premier lieu, l’agoraphobie est assimilée à une affection névropathique: une maladie liée au système nerveux qui occasionne une défaillance psychique. 

    Tout le monde se méprend à propos de l’agoraphobie. 

    Le terme d’agoraphobie se construit d’agora et de phobos en grec, signifiant “assemblée” et “peur”. Le mot “agoraphobie” désigne littéralement une peur de l’assemblée ou de la place publique. Pourtant, lorsque Westphal observe cette phobie, il se rend très vite compte que ce qu’il appelle en premier lieu et par défaut agoraphobie n’est pas du tout une peur de la foule, elle montre bien plutôt la peur de ne pas pouvoir fuir un espace ou d’y être face, mais cet espace peut-être vide! C’est de par son étymologie que son amalgame est si répandu.  Attention, l’agoraphobie n’est pas la peur de la foule (démophobie), ni la peur de la masse (ochlophobie), elle doit nécessairement être comprise comme la peur d’être bloqué dehors, de ne pas pouvoir fuir, de ne pas pouvoir être secouru quand l’on est hors de chez soi. 

    Cette peur est caractérisée par la violence de sa manifestation. Loin d’être une simple frayeur, elle représente une terreur ou une peur panique, ce n’est pas une angoisse mais une manifestation anxieuse extrême, de sorte qu’elle est absolument handicapante pour le sujet qui la subit: tout devient compliqué et paniquant. Chez les cas phobiques, elle se manifeste principalement par l’acte d’évitement. Les crises d’angoisses, la recherche incessante d’objets paraphobiques ou encore le trouble panique s’y ajoutent. L’agoraphobie a tendance à se développer à la fin de l’adolescence, mais aussi à l’âge adulte entre 30 et 45 ans. Cette peur touche entre 2 et 4% de la population. Si elle n’est pas dangereuse, la manifestation de l’agoraphobie est pourtant particulièrement violente pour le sujet car elle trouve son climax en seulement 10 minutes mais peut se prolonger jusqu’à 1 heure de temps. Le sujet ressentira alors des palpitations, des tremblements, des vertiges, de la déréalisation, des nausées, etc. Parfois même jusqu’à se sentir mourir.  

    Le Cri, Edvard Munch, 1893, Musée national de l’Art, de l’Architecture et du Design, Oslo.

    Dans son ouvrage L’agoraphobie, une manifestation névropathique, Westphal nous présente l’origine de son invention du terme d’agoraphobie, suivant une observation clinique représentative de la chaire psychiatrique berlinoise. Ceci, suite à la plainte de certains de ses patients d’une peur irrationnelle de se rendre dans un espace considéré comme public: hors de chez eux (bondé ou vide). C’est pourquoi, d’une première intention de catégoriser cette peur, Westphal la nomma Agoraphobie, en référence aux espaces publics, à “la place”, du grec agora, et non à la foule de gens qui peuvent occuper cet espace. Les personnes qui subissent cette peur incomprise se trouvent confrontés à une autre peur, celle d’être pris pour des malades, pour des démens et d’en subir une honte de la part des autres. Cette peur de la honte est fondamentale dans l’agoraphobie.


    Trois cas d’agoraphobies observés par Westphal pour illustrer notre propos;

    Le premier cas est un homme, voyageur de commerce, dans l’incapacité et la peur totale de traverser des “places désertes”; il pense ne jamais pouvoir franchir la place. Face à la situation il présente des symptômes de tremblements, de tachycardie, de l’angoisse. Tout cela s’atténue quand il s’approche de maisons. Ce phénomène anxieux reprend lorsque les magasins dans les rues sont fermés, s’il est tard, s’il n’y a rien pour “rentrer”. Pour parer à cela, il use de ruses diverses : parler à des gens, les escorter, attendre le passage d’une voiture, boire de l’alcool, etc., pour divertir son esprit. Il fait toujours en sorte de se renseigner sur ses destinations afin de prendre ses précautions, de ne pas se retrouver dans un endroit désert sans solution de repli à “l’intérieur”. Le patient définit cela comme “la peur d’avoir peur”, il ne s’agit pas du vertige. Cette peur s’est installée suite à un évènement : “un jour, quittant la ville dans une allée bordée d’arbres, au-delà des dernières maisons, il se sentit gagné par un étrange « coup dans le moral » et fit demi-tour au niveau du cinquième ou du sixième arbre. Depuis lors, il n’a plus pu parcourir de grands espaces”.   

    Le deuxième cas est également un homme, jeune et commerçant, un patient connu du psychiatre et lui demande surtout de “ne pas le considérer comme un fou”. Il est également confronté à une peur de la traversée de places désertes et d’endroits où les magasins sont fermés. Le sentiment s’atténue lors de trajets familiers ou le patient sait qu’il y a des maisons d’amis à proximité. Tout déplacement est compliqué et il présente des difficultés à sortir plus de 5 minutes. Les symptômes sont des bouffées de chaleur, des palpitations, des tremblements, un sentiment d’égarement; il pense également ne jamais pouvoir franchir la place. Il n’y a toujours pas le ressenti d’un quelconque vertige. Pour contrer son mal il s’accompagne d’un ami pour sortir et ça va mieux. Être à proximité de véhicules l’apaise également. L’alcool réduit considérablement la peur pour lui aussi. Il n’y a aucune anomalie physique ou sociale. Pourtant, il semble ressentir une sensation d’étrangeté vis-à-vis de lui-même assez récurrente, majorée par les symptômes de l’agoraphobie. Il ne se sent “pas tout à fait comme les autres”. Pour cacher sa phobie, il use de son épilepsie comme excuse qui, pourtant, ne s’est pas manifestée depuis 1 an. Il pense d’ailleurs que sa phobie vient de sa première crise d’épilepsie car il ne pouvait plus se déplacer seul. Il a une prédisposition héréditaire aux névroses et souffre également d’éblouissements. 

    Le troisième cas est encore un homme, âgé et ingénieur. Il souffre d’anxiété quand il doit traverser des places ou des vastes espaces en plein air. Cela s’accentue quand il n’y pas ou moins de maisons autour de lui. Les symptômes se manifestent par une oppression au niveau du cœur, une vive chaleur au visage, un teint écarlate. Pour contrer la peur il peut contourner une place, la traverser en courant. Les voitures en mouvement atténuent la peur, être distrait par un ami également. S’il lui arrive d’angoisser même avec un proche, il prétexte une indisposition. Selon lui, il craint d’attirer l’attention c’est pourquoi les places peu remplies sont les pires: on ne voit que lui. Il a l’impression que le sol s’effondre sous ses pieds quand il est au paroxysme de son angoisse, pourtant il ne s’agit pas de vertige. Il n’a pas trop de difficultés avec les grands espaces vides en pleine nature. Il ressent dans certains cas une peur de ne pas pouvoir sortir. Suite à ces “échecs”, il se sent faible. 


    La description des trois cas de Westphal est assez complète, nous sommes renseignés sur leur aspects physiques, biologiques, sociaux. Il n’y a pas non plus d’anomalie nerveuse qui pourrait expliquer cette peur: pas de maux de tête, pas de vertige, pas de vomissement, pas de nausée. Ils ne sont pas non plus hypocondriaques au vu de leur manière d’expliquer leur problème. Aucune anomalie physique, si ce n’est de l’asymétrie corporelle et de l’éblouissement oculaire. Aucune prédisposition héréditaire non plus. Westphal n’oublie pas de les questionner quant à leurs ressentis, à leurs interprétations ou à l’éventuelle cause de la peur. 

    Dans les trois cas, les symptômes de la phobie sont quasiment les mêmes : palpitations, chaleur, tremblements, etc., l’insistance de Westphal sur la présence d’éblouissement oculaire, avec la cause épileptique et la sensation de vertige sont légitimes puisqu’il cherche un facteur neurologique, mais la classification phobique de ces cas en psychiatrie en révèle l’origine potentielle (de la phobie en générale). 

    Westphal nous a permis de mettre la lumière sur cette peur irrationnelle et de la démêler d’une peur de la foule si souvent confondue. La définition du terme d’agoraphobie se précise dans une peur de l’espace, vaste et bien souvent vide. Les mêmes objets paraphobiques sont présents : les voitures, les gens/amis, l’alcool, et tout ce qui peut divertir l’esprit et le libérer de l’enfermement d’un espace ouvert.

    Le Voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich, 1818, Kunsthalle de Hambourg, Hambourg.

    Tous ces évitements donnent à penser que l’agoraphobie est presque une peur de sortir ou de ne plus pouvoir rentrer; vouloir fuir au plus vite l’espace peut supposer la peur de ne plus pouvoir rentrer, de ne plus pouvoir se mettre à l’abri, d’être pour toujours vulnérable ou même juste d’être vu. Il n’y a pas réellement d’évènement majeur et traumatique qui auraient pu être la cause de cette phobie et c’est ce qui continue de questionner le plus. Il semble que l’agoraphobie soit avant tout une peur de la peur — une phobie reine, car elle ne se fixe sur aucun objet, mais sur un vide, peut-être existentiel?

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  • Les schizophrénies par Eugen Bleuler

    Les schizophrénies par Eugen Bleuler

    En 1911, dans La démence précoce ou le groupe des schizophrénies, Eugen Bleuler introduit la notion de schizophrénie en l’opposant au terme de démence précoce d’Emil Kraepelin jusque-là utilisé pour parler des mêmes cas cliniques. Pourquoi Bleuler récuse-t-il ce terme? 

    La démence précoce (dementia praecox) de Kraepelin est une psychose chronique que l’on observe chez l’adolescent ou chez le jeune adulte qui présentent de sévères troubles intellectuels et affectifs, lesquels évoluent de manière dégénérative et irréversible jusqu’à une phase terminale qu’est l’effondrement psychique et cognitif total. 

    L’introduction du terme de schizophrénie par Bleuler au même moment pour parler de l’observation des mêmes troubles surgit alors en révolution. Par souci de classification scientifique et de compréhension, il persiste à classer la schizophrénie dans le tableau clinique de la démence précoce, mais l’apport de nouvelles caractéristiques majeures de la pathologie est conséquent. La schizophrénie se démarque foncièrement de la définition de Kraepelin: au contraire de la démence précoce, elle s’érige en pathologie multiple. La grande diversité des syndromes que présente la schizophrénie instaure évolution et états entre stagnation, recrudescence et progression. Par cette première caractéristique, Bleuler place la schizophrénie aux antipodes du terme de démence de Kraepelin qualifiée par son irréversibilité. La définition multiple de Bleuler renverse la notion étriquée de Kraepelin; désormais il y a autant de schizophrénies que de patients atteints par cette maladie.

    Si la schizophrénie recèle différents degrés ou stades en fonction du patient, sa nature reste toujours la même. Bleuler implante un noyau à la schizophrénie qui se retrouve chez chaque patient: la spaltung ou la dissociation des fonctions psychiques. Ce remaniement insiste donc sur un mécanisme central, structurant et immuable de la pathologie qu’est la scission des fonctions psychiques: le patient est coupé dans la continuité de sa personne-propre (dans ses pensées, ses affects et même sa volonté). Cette particularité centrale invoque alors des troubles principaux qui en découlent directement, ils sont composés de: 

    • Dissociation d’une continuité et d’une logique du cours de la pensée (incohérence des idées et absence de projection). 
    • Ambivalence des affects, de la volonté et des pensées (contradictions et changements émotionnels et comportementaux brutaux). 
    • Affectivité réduite, absente ou inadaptée.
    • Retrait social autistique (retrait sur soi-même et détachement de la réalité vers un monde intérieur et propre). 
    Autoportrait, Francis Bacon, 1971.

    Ces symptômes principaux invoquent ensuite et seulement d’autres symptômes bien plus contingents, presque environnementaux et sociaux qui se greffent, en fonction du patient, aux symptômes principaux. Bleuler nomme ces symptômes « accessoires » pour souligner leur contingence, ce sont des modalités qui se constituent bien souvent de:

    • Hallucinations (visuelles, auditives, cénesthésiques).
    • Idées délirantes.
    • Catatonie. 

    Ces symptômes accessoires ou secondaires ne sont pas propres à la schizophrénie car ils se manifestent également dans d’autres pathologies. Ils peuvent être observés dans certains cas de schizophrénies comme une “valeur ajoutée” qui ne lui est pourtant pas spécifique. 

    L’apport de Bleuler impacte l’évolution et le pronostic de ce qui fut appelé démence précoce par Kraepelin. La notion de schizophrénie supprime les caractères dégénératif et irréversible de la pathologie et ouvre la voie au champs des possibles (stabilité, rémission partielle, améliorations, aggravation, déchéance terminale). L’approche de Bleuler est bien plus souple et moins fataliste, elle brise les limites de la nosographie stricte de la psychiatrie classique. 

    Quels sont les enjeux concrets pour la psychiatrie? Bleuler déploie une vision plus humaine. Il ne se limite pas à une liste symptomatique pour catégoriser un patient, il ne le classe pas dans une case pathologique selon un diagnostic strict et préétabli. Bleuler offre une importance novatrice au vécu subjectif d’un homme puisque la schizophrénie prend une forme atypique en fonction de l’environnement, de la psychologie, de l’expérience d’un patient. La maladie est un tableau clinique, mais également une organisation psychique singulière; “patient” au pluriel suppose “pathologie” au pluriel. Bleuler redéfinit la démence qui n’est plus inexorable mais organisée autour de la dissociation, bien qu’il y ait des symptômes spécifiques, il y a aussi des symptômes variés et des évolutions différentes. C’est pourquoi Bleuler parle d’un “groupe de schizophrénies” bien plus que de schizophrénie au singulier. 

    L’héritage de Kraepelin et de la psychiatrie classique qui précède Bleuler demeure. En imposant la notion de Dementia praecox (démence précoce), Kraepelin a également édifié une catégorie nosographique en psychiatrie qui ne se démantèle pas si aisément. C’est donc par souci nosographique que Bleuler continue de ranger les schizophrénies dans le tiroir de la démence dominant de l’époque le temps de la compréhension par ses pairs, étant la seule référence scientifique disponible à ce moment pour se faire entendre. 

    Quelle est finalement la position de Bleuler? Novateur voire révolutionnaire, il rejette l’idée de démence au sens strict: aucune déchéance n’est irréversible tant qu’elle n’a pas atteint un degré terminal (Binswanger parle du stade de la Terreur). Il se place en humanitaire quand il attribue encore une singularité et une vie personnelle aux patients qui, malgré la maladie, conservent leurs capacités intellectuelles d’une autre manière à travers un imaginaire souvent surabondant, une vie intérieure riche et vive. Le noyau spaltung agrandit la vision étriquée de la psychiatrie de l’époque à une plus large périphérie qui prend bien plus en compte le sujet. 

    La lecture, Pablo Picasso, 1932.

    La multiplicité n’entraîne-t-elle pas la dispersion? Contrairement à Kraepelin qui souhaitait l’élaboration d’une pathologie homogène, Bleuler défend la multiplicité et la diversité —non pas de la nature mais dans les formes qu’elle prend. Les schizophrénies sont plurielles dans leurs manifestations: deux patients n’ont pas forcément les mêmes symptômes, les mêmes réactions. La diversité suppose également les sous-formes que peut prendre la schizophrénie: l’hébéphrénie, la catatonie, les états paranoïdes ou les paraphrénies. Mais les tableaux cliniques demeurent et permettent de distinguer la pathologie par la reliaison qu’opère le noyau commun de la spaltung. Pour Bleuler, les formes de la schizophrénie ne sont pas des pathologies à part entière mais bien des variantes d’expression de celle-ci, des manifestations diverses qu’elle peut prendre, des modalités d’apparitions. Ces sous-formes peuvent être présentes ou non, peuvent se combiner chez un même patient ou non, c’est le propre de leur caractère contingent. La nature de la schizophrénie est la dissociation, son cœur les symptômes fondamentaux, le reste n’est qu’accessoire. L’élargissement que Bleuler établit contre la découpe stricte de la psychiatrie classique défend une réalité clinique : on n’observe jamais réellement de catégories indépendantes. Bleuler critique la superficialité de la nosographie classique qui passe à côté de la clinique réelle qui démontre rapidement qu’un patient dans la réalité passe d’un état à un autre, qu’il peut combiner plusieurs tableaux. 

    La schizophrénie est-il un terme « fourre-tout »? C’est une des principales critiques que Bleuler a reçue à l’introduction de sa nouvelle conception. Cette critique du « sac à symptômes » dans lequel chaque trouble qui s’approche un peu d’une dissociation pourrait être rangé dans le groupe des schizophrénies accuse une extension massive du diagnostic, presque trop large. Pourtant, elle annonce une avancée prometteuse en psychiatrie clinique. L’extension de la dimension nosographique entame une diminution des cases dans lesquelles sont enfermés les patients. Véritablement vécu comme un enfermement, la classification psychiatrique ordonne et commande aux aliénistes en fonction d’un diagnostic et non d’une réalité clinique humaine. Bleuler ouvre la voie à une vision plus souple de la psychiatrie, plus encline à la réalité. En refusant d’attribuer des symptômes propres aux groupes des schizophrénies, il estime la singularité du parcours de vie du patient. Néanmoins, la schizophrénie reste un grand groupe hétérogène lié par sa nature symptomatique qu’est la dissociation; il n’abolit pas le syndrome. Il refuse simplement de séparer les formes cliniques comme des maladies distinctes avec comme seul prétexte un besoin nosographique plus bureaucratique que nécessaire. Cette classification inclusive forme précisément sa grande rupture avec les manières de Kraepelin. 

    Comment se caractérise cette inclusivité? Bleuler révèle l’importance de la connaissance singulière de la vie du patient. Il ne s’agit plus de poser un diagnostic sur un malade conditionné par la maladie, il s’agit d’écouter et d’apprendre sur la vie intérieur d’un individu qui présente des symptômes divers qui découlent de son existence, laquelle a produit des mécanismes affectifs propres au patient qui n’est plus simplement un malade mais également un individu avec une vie, avec un monde vécu. Il n’y a plus de séparation entre l’homme et le malade puisque la schizophrénie touche à toutes les dimensions de la subjectivité; il faut accueillir un individu qui souffre et écouter son vécu pour comprendre ainsi la maladie qu’il subit. En ce sens, Bleuler est l’un des premiers psychiatres à porter quelques attentions à la méthode psychanalytique de Freud qui propose précisément une cure thérapeutique par la parole (talking cure). Bleuler propose aux psychiatres d’étayer leur pratique et leurs connaissances médicales sur la psychanalyse. Peu après, le psychiatre suisse Ludwig Binswanger, propose dans ce sens une nouvelle conception de la clinique psychiatrique axée sur la psychanalyse et la phénoménologie, pour défaire le patient des stéréotypes classificatoires qui l’encombrent plus qu’ils ne le soignent. La Daseinsanalyse de Binswanger va plus loin encore que la révolution bleulerienne; il refuse catégoriquement l’idée de maladie comme une entité qui viendrait de l’extérieur, il n’y a dans la figure du patient qu’un individu qui souffre d’une modalité possible de l’existence humaine, il a seulement une autre manière d’habiter le monde. De sorte que le patient est toujours et d’abord un être-au-monde (un Dasein, notion qu’il reprend au philosophe Heidegger). La conception de Binswanger abolit absolument le concept de maladie et annihile la nosographie médicale qui, selon lui, ne sert à rien en clinique psychiatrique. Si Bleuler ne va pas si loin, il aura contribué à l’avènement d’une psychiatrie plus humaine en introduisant la possibilité de la pluralité des schizophrénies, ce qui permettra plus tard d’ouvrir un dialogue entre la psychanalyse, la phénoménologie et la psychiatrie. Dans les deux cas, le refus de réduire le patient à un cas pathologique classifié ou à un simple malade, déploie la souplesse de la clinique psychiatrique à travers la dimension de l’homme total.  

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