Diogène est l’emblème du fou de la Grèce antique, mais il demeure une figure marginale: accepté en société, il y occupe un rôle, il interroge, il accuse, il remet en question, il distrait… Avec le temps, le fou devient l’isolé de la communauté, l’exclu à partir du Moyen Âge, jusqu’à devenir l’aliéné de la psychiatrie normative.
La parole du fou est désormais tue quand, auparavant nous l’écoutions. Dans Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault relève cette évolution du statut du fou du Moyen-Âge aux années 1970. À travers les siècles, le statut social du fou bascule de l’accepté à celui de l’isolé, jusqu’à celui de l’interné. Les méthodes de traitement oscillent entre violence et punition, elles visent la soumission comportementale et la normalisation mentale. Foucault dénonce cette normalisation et le bâillonnement des esprits.

Contre les institutions asilaires et la toute naissante psychiatrie classique, Foucault perçoit dans la psychanalyse une force prometteuse dont il se méfie pourtant du pouvoir. Il critique la prédominance métaphysique de la psychanalyse freudienne, qui se bercerait de métapsychologie et raterait l’aspect phénoménologique du délire. Par projection, la psychanalyse aux mains des médecins n’est que le changement d’apparence des détenteurs du pouvoir sur la folie : elle fait basculer le fou d’une aliénation à une autre: « Freud a créé la situation psychanalytique où, par un court-circuit génial1, l’aliénation devient désaliénante car le médecin se fait sujet ». La psychanalyse n’a pas supprimé cette structure ultime et demeure étrangère au travail souverain de la déraison qui anime le psychotique: “le geste qui la libère pour la vérifier (diagnostic, évaluation) est en même temps l’opération qui la dissémine et la cache dans toutes les formes concrètes de la raison2”.

Foucault admet: elle peut dénouer quelques formes de la folie, mais ne peut ni libérer ni transcrire ce qu’il y a d’essentiel dans cette modalité d’être. Et si la psychanalyse était l’étude de l’impossible?
Foucault critique la psychanalyse dans la mesure où, à l’instar de la psychiatrie classique, elle fonctionne comme un dispositif de pouvoir-savoir. Elle prétend accéder à une vérité cachée du sujet, exigeant de lui un tout-dire qui prend la forme d’une confession héritée du modèle pastoral chrétien. Le psychanalyste serait à son tour celui qui « guide l’âme », l’interprète, et la soumet à un savoir qu’elle ignore d’elle-même. Pour Foucault, la psychanalyse promet une révélation de l’être profond du sujet, mais cette vérité n’est rien si elle n’est pas celle du sujet : elle devient l’écho interprétatif, la Lettre volée du patient par l’analyste, transformée en vérité d’Autre.
Il dénonce une prétention à une vérité qui n’est pas celle du sujet, mais le substitut chimérique d’un savoir déjà façonné et sexuellement ordonné. C’est précisément à ce titre que la psychanalyse rejoint la psychiatrie dans son rôle de normalisation douce, voire sournoise3. Elle juge, classe, réinsère ou marginalise, tout en se voulant plus humaniste. Elle prétend délivrer le sujet, mais l’enferme souvent dans une structure de sens préexistante. La figure d’Antonin Artaud devient exemplaire : il est celui que la psychanalyse échoue à interpréter, celui dont la voix échappe à toute réduction symbolique. Artaud incarne une folie radicalement autre que Foucault veut réhabiliter, c’est-à-dire ne pas faire dire quelque chose à la folie, mais la laisser parler:“j’ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi4”.


Le problème pour Foucault, c’est que depuis Tuke et Pinel, la folie a été libérée de ses chaînes matérielles pour être soumise à un autre type de pouvoir, plus subtil, plus intérieur. La violence physique laisse place à une discipline douce, une normativité intériorisée, une surveillance affectueuse. Derrière l’apparente bienveillance se cache un nouveau pouvoir de contrôle : on veut comprendre la folie pour la maîtriser. La psychanalyse devient à son tour détentrice du pouvoir, via l’échange analytique et le système transférentiel, organisant un discours de vérité qui ne sera jamais celui de la folie-même.
La figure du furieux représente alors la limite de la pensée foucaldienne : celui qui ne peut être encadré, ni muselé, ni normalisé. Il est exclu du langage, réduit au silence, abandonné par les institutions.
Foucault n’ignore pas que certains psychiatres ont tenté de repenser le rapport au patient au-delà du langage médical traditionnel. Il reconnaît l’importance du travail de Ludwig Binswanger, influencé par la phénoménologie et la psychanalyse. Binswanger ne voit plus le fou comme un malade, mais comme un être-au-monde, dont la folie serait une manière singulière d’habiter le monde. Avec la daseinsanalyse, le délire redevient une contingence, une modalité de l’être à comprendre comme une expérience de présence existentielle et non comme une pathologie centrale qui détiendrait son sujet en périphérie. Le délire y trouve une reconnaissance ontologique, ceci dans le monde psychiatrique.
Cependant, pour Foucault cette tentative demeure insuffisante. Même si Binswanger cherche à comprendre le patient de l’intérieur, il le fait encore à travers un langage structuré, philosophique et médicalisé. Il parle du délire, il parle sur elle, mais ne laisse jamais totalement la folie parler d’elle-même, hors cadre. Il y a encore une structure d’interprétation, donc une capture symbolique. La folie est délestée de ses parasites scientifiques, mais elle se trouve à nouveau chargée de concepts, contrainte de parler à travers le Dasein.
Néanmoins, Foucault rejoint Freud à propos de l’utilisation de la sémiologie psychiatrique en psychanalyse, qu’il juge limitante et réductrice. Une psychanalyse fondée sur des diagnostics ne mène à rien. La psychanalyse est l’écoute d’un individu et de son discours sur son propre inconscient, sans généralisation ni comparaison à un modèle. Les symptômes ne sont pas de simples signes de troubles mentaux, mais des expressions du fonctionnement psychique du patient : il y a une nécessité absolue de faire primer l’inconscient sur toute élaboration nosographique.
La psychanalyse lacanienne pourrait alors proposer une réponse d’une autre nature. Si Foucault accuse le pouvoir de vérité qu’impose sournoisement la psychanalyse, Lacan, lui refuse la promesse de vérité de l’analyse: elle n’est ni une science, ni une médecine de l’âme. Elle est une position d’écoute, sans maîtrise, qui permet au sujet de rencontrer son désir et le trou (manque) qui le constitue. Le discours de l’analyste déconstruit le discours du Maître et le pouvoir-savoir que Foucault accuse. L’éthique de la psychanalyse est l’impératif de l’émergence du sujet, du Je du Dire et du Désir. Il ne s’agit plus de vérité mais de responsabilité. Le symptôme n’est plus une pathologie à normaliser, mais un lieu à rencontrer pour advenir. L’analyste n’est pas celui qui sait, mais celui qui accepte de ne pas savoir. C’est cela l’éthique de la psychanalyse : une expérience de décentrement, où l’on renonce à guérir pour écouter ce qui ne guérit pas.


Foucault semble poser une énigme insoluble : comment écouter la folie sans la réduire ?
Il n’y a pas de réponse (de l’Autre) à notre demande. Il n’y a pas de vérité. Seulement un lieu à habiter dans une rencontre. Ainsi, la seule et véritable écoute que l’on pourrait offrir à la folie ne se trouve peut-être que dans la déraison, dans ce lieu que l’on ne peut connaître si l’on n’y vacille pas. Il ne s’agit pas de s’y abandonner, mais d’accepter une sorte de déconstruction.

La folie ne demande pas à être comprise mais à être accueillie. Elle nécessite pourtant d’être limitée dans certains cas, comme celui du furieux : c’est une prise de responsabilité pour les cliniciens. Parfois, le délire ne peut être romantisé au risque d’en méconnaître la violence.
En ce sens, la pensée lacanienne qui comprend l’analyse comme une rencontre offre à la folie et à son impossible l’accueil qu’elle attend, sans ancrage, sans chaîne.
Pouvons-nous parler d’une éloge de la folie selon Foucault ? Sûrement. Néanmoins, il est nécessaire de rappeler que la folie-même est emprisonnante. C’est pour cela qu’en clinique psychiatrique, la contrainte est parfois nécessaire dans le cas d’un patient dénué de liberté, enchaîné par sa folie dévorante.
Toutefois, être aliéné à sa pathologie n’empêche pas le patient d’être dépourvu de subjectivité, la contrainte ne doit pas être synonyme de violence ou de déshumanisation. La contrainte fait office d’échange entre ce moment d’urgence clinique qui désoriente et le moment thérapeutique qui tente d’apaiser. Cet échange vaut tout autant pour le patient que pour le personnel soignant, et semble faire apparaître la contrainte comme un moment nécessaire de la prise en charge en général. Ceci, car la folie n’est pas que déliaison au réel mais également souffrance.
- FOUCAULT. M. (1961), Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, p. 611-612. ↩︎
- FOUCAULT, M. (2014). Chapitre Iv. Naissance de L’asile. Histoire de la folie à l’âge classique, p. 577. ↩︎
- FOUCAULT. M. (1961), Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, p. 611-612. ↩︎
- ARTAUD Antonin, Lettre à Jacques Rivière du 29 janvier 1924, Correspondance avec Jacques Rivière, L’Ombilic des Limbes, suivi de Le Pèse-nerfs et autres textes, Paris, NRF/Gallimard, p. 24 à 26. ↩︎

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