L’Agoraphobie, celle que l’on confond tous  

D’où provient le terme d’agoraphobie ? 

Le terme d’agoraphobie nous vient de Carl Westphal: un neurologue, neuroanatomiste et psychiatre prussien du 19ème siècle (1833-1890). Il travaillait à Berlin en tant que psychiatre et il étudiait plus précisément la psychiatrie sous l’angle neuropathologique. C’est à lui que l’on doit le terme d’agoraphobie, puisqu’il l’invente en 1871 suite aux observations répétées chez certains de ses patients d’une sorte d’anxiété extrême récurrente à l’idée de se rendre en place publique. En tout premier lieu, l’agoraphobie est assimilée à une affection névropathique: une maladie liée au système nerveux qui occasionne une défaillance psychique. 

Tout le monde se méprend à propos de l’agoraphobie. 

Le terme d’agoraphobie se construit d’agora et de phobos en grec, signifiant “assemblée” et “peur”. Le mot “agoraphobie” désigne littéralement une peur de l’assemblée ou de la place publique. Pourtant, lorsque Westphal observe cette phobie, il se rend très vite compte que ce qu’il appelle en premier lieu et par défaut agoraphobie n’est pas du tout une peur de la foule, elle montre bien plutôt la peur de ne pas pouvoir fuir un espace ou d’y être face, mais cet espace peut-être vide! C’est de par son étymologie que son amalgame est si répandu.  Attention, l’agoraphobie n’est pas la peur de la foule (démophobie), ni la peur de la masse (ochlophobie), elle doit nécessairement être comprise comme la peur d’être bloqué dehors, de ne pas pouvoir fuir, de ne pas pouvoir être secouru quand l’on est hors de chez soi. 

Cette peur est caractérisée par la violence de sa manifestation. Loin d’être une simple frayeur, elle représente une terreur ou une peur panique, ce n’est pas une angoisse mais une manifestation anxieuse extrême, de sorte qu’elle est absolument handicapante pour le sujet qui la subit: tout devient compliqué et paniquant. Chez les cas phobiques, elle se manifeste principalement par l’acte d’évitement. Les crises d’angoisses, la recherche incessante d’objets paraphobiques ou encore le trouble panique s’y ajoutent. L’agoraphobie a tendance à se développer à la fin de l’adolescence, mais aussi à l’âge adulte entre 30 et 45 ans. Cette peur touche entre 2 et 4% de la population. Si elle n’est pas dangereuse, la manifestation de l’agoraphobie est pourtant particulièrement violente pour le sujet car elle trouve son climax en seulement 10 minutes mais peut se prolonger jusqu’à 1 heure de temps. Le sujet ressentira alors des palpitations, des tremblements, des vertiges, de la déréalisation, des nausées, etc. Parfois même jusqu’à se sentir mourir.  

Le Cri, Edvard Munch, 1893, Musée national de l’Art, de l’Architecture et du Design, Oslo.

Dans son ouvrage L’agoraphobie, une manifestation névropathique, Westphal nous présente l’origine de son invention du terme d’agoraphobie, suivant une observation clinique représentative de la chaire psychiatrique berlinoise. Ceci, suite à la plainte de certains de ses patients d’une peur irrationnelle de se rendre dans un espace considéré comme public: hors de chez eux (bondé ou vide). C’est pourquoi, d’une première intention de catégoriser cette peur, Westphal la nomma Agoraphobie, en référence aux espaces publics, à “la place”, du grec agora, et non à la foule de gens qui peuvent occuper cet espace. Les personnes qui subissent cette peur incomprise se trouvent confrontés à une autre peur, celle d’être pris pour des malades, pour des démens et d’en subir une honte de la part des autres. Cette peur de la honte est fondamentale dans l’agoraphobie.


Trois cas d’agoraphobies observés par Westphal pour illustrer notre propos;

Le premier cas est un homme, voyageur de commerce, dans l’incapacité et la peur totale de traverser des “places désertes”; il pense ne jamais pouvoir franchir la place. Face à la situation il présente des symptômes de tremblements, de tachycardie, de l’angoisse. Tout cela s’atténue quand il s’approche de maisons. Ce phénomène anxieux reprend lorsque les magasins dans les rues sont fermés, s’il est tard, s’il n’y a rien pour “rentrer”. Pour parer à cela, il use de ruses diverses : parler à des gens, les escorter, attendre le passage d’une voiture, boire de l’alcool, etc., pour divertir son esprit. Il fait toujours en sorte de se renseigner sur ses destinations afin de prendre ses précautions, de ne pas se retrouver dans un endroit désert sans solution de repli à “l’intérieur”. Le patient définit cela comme “la peur d’avoir peur”, il ne s’agit pas du vertige. Cette peur s’est installée suite à un évènement : “un jour, quittant la ville dans une allée bordée d’arbres, au-delà des dernières maisons, il se sentit gagné par un étrange « coup dans le moral » et fit demi-tour au niveau du cinquième ou du sixième arbre. Depuis lors, il n’a plus pu parcourir de grands espaces”.   

Le deuxième cas est également un homme, jeune et commerçant, un patient connu du psychiatre et lui demande surtout de “ne pas le considérer comme un fou”. Il est également confronté à une peur de la traversée de places désertes et d’endroits où les magasins sont fermés. Le sentiment s’atténue lors de trajets familiers ou le patient sait qu’il y a des maisons d’amis à proximité. Tout déplacement est compliqué et il présente des difficultés à sortir plus de 5 minutes. Les symptômes sont des bouffées de chaleur, des palpitations, des tremblements, un sentiment d’égarement; il pense également ne jamais pouvoir franchir la place. Il n’y a toujours pas le ressenti d’un quelconque vertige. Pour contrer son mal il s’accompagne d’un ami pour sortir et ça va mieux. Être à proximité de véhicules l’apaise également. L’alcool réduit considérablement la peur pour lui aussi. Il n’y a aucune anomalie physique ou sociale. Pourtant, il semble ressentir une sensation d’étrangeté vis-à-vis de lui-même assez récurrente, majorée par les symptômes de l’agoraphobie. Il ne se sent “pas tout à fait comme les autres”. Pour cacher sa phobie, il use de son épilepsie comme excuse qui, pourtant, ne s’est pas manifestée depuis 1 an. Il pense d’ailleurs que sa phobie vient de sa première crise d’épilepsie car il ne pouvait plus se déplacer seul. Il a une prédisposition héréditaire aux névroses et souffre également d’éblouissements. 

Le troisième cas est encore un homme, âgé et ingénieur. Il souffre d’anxiété quand il doit traverser des places ou des vastes espaces en plein air. Cela s’accentue quand il n’y pas ou moins de maisons autour de lui. Les symptômes se manifestent par une oppression au niveau du cœur, une vive chaleur au visage, un teint écarlate. Pour contrer la peur il peut contourner une place, la traverser en courant. Les voitures en mouvement atténuent la peur, être distrait par un ami également. S’il lui arrive d’angoisser même avec un proche, il prétexte une indisposition. Selon lui, il craint d’attirer l’attention c’est pourquoi les places peu remplies sont les pires: on ne voit que lui. Il a l’impression que le sol s’effondre sous ses pieds quand il est au paroxysme de son angoisse, pourtant il ne s’agit pas de vertige. Il n’a pas trop de difficultés avec les grands espaces vides en pleine nature. Il ressent dans certains cas une peur de ne pas pouvoir sortir. Suite à ces “échecs”, il se sent faible. 


La description des trois cas de Westphal est assez complète, nous sommes renseignés sur leur aspects physiques, biologiques, sociaux. Il n’y a pas non plus d’anomalie nerveuse qui pourrait expliquer cette peur: pas de maux de tête, pas de vertige, pas de vomissement, pas de nausée. Ils ne sont pas non plus hypocondriaques au vu de leur manière d’expliquer leur problème. Aucune anomalie physique, si ce n’est de l’asymétrie corporelle et de l’éblouissement oculaire. Aucune prédisposition héréditaire non plus. Westphal n’oublie pas de les questionner quant à leurs ressentis, à leurs interprétations ou à l’éventuelle cause de la peur. 

Dans les trois cas, les symptômes de la phobie sont quasiment les mêmes : palpitations, chaleur, tremblements, etc., l’insistance de Westphal sur la présence d’éblouissement oculaire, avec la cause épileptique et la sensation de vertige sont légitimes puisqu’il cherche un facteur neurologique, mais la classification phobique de ces cas en psychiatrie en révèle l’origine potentielle (de la phobie en générale). 

Westphal nous a permis de mettre la lumière sur cette peur irrationnelle et de la démêler d’une peur de la foule si souvent confondue. La définition du terme d’agoraphobie se précise dans une peur de l’espace, vaste et bien souvent vide. Les mêmes objets paraphobiques sont présents : les voitures, les gens/amis, l’alcool, et tout ce qui peut divertir l’esprit et le libérer de l’enfermement d’un espace ouvert.

Le Voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich, 1818, Kunsthalle de Hambourg, Hambourg.

Tous ces évitements donnent à penser que l’agoraphobie est presque une peur de sortir ou de ne plus pouvoir rentrer; vouloir fuir au plus vite l’espace peut supposer la peur de ne plus pouvoir rentrer, de ne plus pouvoir se mettre à l’abri, d’être pour toujours vulnérable ou même juste d’être vu. Il n’y a pas réellement d’évènement majeur et traumatique qui auraient pu être la cause de cette phobie et c’est ce qui continue de questionner le plus. Il semble que l’agoraphobie soit avant tout une peur de la peur — une phobie reine, car elle ne se fixe sur aucun objet, mais sur un vide, peut-être existentiel?

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